Une telle démarche, qui est liée au fait que l'État s'est approprié le droit d'affecter des ressources au profit de la base électorale du pouvoir, justifie toutes les aventures et surtout les ambitions de satisfaction de besoins catégoriels, qu'ils soient économiques sociaux, culturels ou religieux, par la conquête du pouvoir et son utilisation dans des domaines qui ne sont pas ceux de la nation tout entière.
Pour faire respecter le pouvoir il faut le désacraliser, et pour cela, l'amener à se dessaisir de tous les attributs que son administration a confisqués, à son insu dans bien des cas, en vue de lui faire croire qu'il est le centre unique de décision. Un tel « dégraissage » permettrait, ainsi, de concentrer beaucoup mieux les énergies sur la sauvegarde des valeurs nationales communes et sur ses fonctions de médiateur entre tous les membres de la nation.
Le débat démocratique aux États‑Unis ne porte pas sur ce qui sera fait à travers tel ou tel ministère, puisqu'il n'y a pratiquement pas de ministères, mais sur les actions permettant aux citoyens de mieux exercer leurs libertés. La vie quotidienne du citoyen n'est nullement tributaire de l'accession de tel ou tel individu à la tête d'un ministère. Mais il est directement impliqué dans un réseau complexe d'associations, de clubs, et d'activités communautaires, qui font son identité. Veut‑on réduire l'identité des citoyens à l'adhésion à un parti politique ?
Mais il faut comprendre, aussi, que cette vie associative, plurielle, doit reposer pour prospérer, sur sa répulsion à engager des actions qui relèvent de préoccupations liées aux échéances électorales. Il faut en finir avec les faux espoirs qu'on tente d'inculquer aux citoyens de règlement de leur problème par la prise du pouvoir. A ce compte ‑ la vie politique devient une insurrection permanente.
Ces quelques repères devraient inciter à la réflexion et pousser à sortir des sentiers battus. En redonnant vie aux formes traditionnelles de consensus et de dialogue, qu'une pratique politique s'est ingéniée à détruire, le système sera plus proche des démocraties modernes que certains voudraient lui en faire douter. Tout ce qui a été décrit, ici, existait déjà mais a été plus ou moins laminé par la période coloniale et la pratique d'un pouvoir parasité par la bureaucratie et qui a tourné le dos à ses origines ; n'est‑on pas allé jusqu'à étatiser les clubs sportifs en 1969 ?
L'on a occulté le fait que les crises, depuis 1962, sont l'expression de l'accaparement du pouvoir et de la société par une logique bureaucratique, héritage inconscient d'un certain jacobinisme par contagion, au détriment des citoyens qui ont fini par ne plus se reconnaître dans la pratique de l'autorité et du pouvoir par leurs élites.
Ils attendent des nouvelles élites, qu'elles soient seulement un nouveau pouvoir qui reconnaisse leur mode d'expression traditionnel, qui est tout autant, dans la presse et la radio, la télévision ou les partis politiques, que dans les différentes formes de participation à la vie collective que sont les groupements sociaux et la vie associative libre.
La modernité n'est pas dans la conformité servile à un modèle, qui encore une fois est pratiquement obsolète dans les pays riches, mais dans l'efficacité des moyens mis en oeuvre pour faire en sorte que les rouages de la société soit impliqués dans la gestion du pouvoir et de l'État.
Rapprocher le processus législatif des citoyens c'est, par définition, l'objet de la démocratie. Il faut comprendre que les formes en la matière ne se limitent pas au système électoral. Elles peuvent aussi prendre appui sur des consultations qui ménagent la participation de toutes les structures communautaires ou associatives, sans exclusive. Ceci signifie que la consultation ne peut se restreindre aux seules associations dites « démocratiques », qui très souvent sont des partis politiques clandestins. Elle doit s'ouvrir aussi aux formes traditionnelles d'autorité(zaouïa) et redonner à la famille, comme cellule de base, une fonction sociale trop longtemps négligée, car traitée essentiellement comme cellule de perception d’allocations et non comme lieu de conservation et de transmission des valeurs du pays. C'est l’une des conditions principales à l'échec de toute tentative de bouleversement des fondements consensuels de la nation.
La participation du citoyen ne saurait donc être réduite au bulletin de vote, ni aux partis politiques, ni à une délégation pour une période. Elle est dans une consultation permanente des citoyens et de tous ceux qui à un titre ou à un autre exercent, pour eux, une parcelle de pouvoir. La démocratie ne signifie pas le droit d'exercer l'autorité mais celui d'accéder à des fonctions d'intérêt général, pour servir et non se servir.
Car, en effet, il s'agit de procéder à une véritable restauration de l'État qui s'est transformé en machine déconnectée tant d'un pouvoir qui fonctionne dans le secret que d'une société qui depuis longtemps n'en saisit plus la logique notamment dans sa fonction d'intégration sociale.