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Poursuivant mes réflexions sur l’intellectuel et la société coloniale il m’a paru très utile de publier ici des extraits en deux parties sur la notion ou concept de post colonial. Ces extraits dont la source et les auteurs sont indiqués ci-dessous constituent un apport très important au débat.

 

Par  Antonella Corsani, Christophe Degoutin, François Matheron, Giovanna Zapperi

Mise en ligne le lundi 11 juin 2007


Source : http://multitudes.samizdat.net/


« Si l’écrivain est en marge ou à l’écart de sa communauté fragile, cette situation le met d’autant plus en mesure d’exprimer une autre communauté potentielle, de forger les moyens d’une autre conscience et d’une autre possibilité. »
( [1])



« Postcolonial » est un mot qui peut apparaître ambigu, un mot aux multiples significations, mais qui néanmoins ne veut pas tout dire( [2]). Si le « post » ne renvoie pas à une lecture linéaire de l’histoire, ni à une postérité par rapport à l’époque coloniale, la condition postcoloniale ne peut pas être pensée en dehors de l’expérience coloniale.

 

Le préfixe « post » ne doit pas être pris à la lettre, mais doit être saisi, comme le suggère Miguel Mellino, dans ses significations métaphoriques, multiples et différentes. Il se présente en quelque sorte comme une autre provocation postmoderne, ironique et tragique en même temps. Plutôt que d’indiquer une fracture ou une séparation nette par rapport au passé, il signifie – dans une sorte de rétorsion épistémologique lyotardienne – exactement le contraire : l’impossibilité de son dépassement, étant donné les dynamiques néocoloniales qui ont caractérisé la plupart des processus historiques de décolonisation formelle. Il est donc le symbole de la persistance de la condition coloniale dans le monde global contemporain. « Post » semble donc la continuation de « anti », mais avec d’autres moyens( [3]).


Dans son introduction à la traduction italienne de A Critique of Postcolonial Reason, de Gayatri Spivak, Patrizia Cafelato( [4]) définit le postcolonial comme un espace théorique et d’action pour repenser les dispositifs du savoir et les cartographies du pouvoir dans un aller-retour historique et narratif, en recherchant dans le passé et dans le présent, dans les textes de la culture et dans les signes de l’imaginaire, les fondements de ce que Gayatri Spivak définit comme la « violence épistémique » du colonialisme et de l’impérialisme. Un aller-retour aussi entre l’« Histoire » et les « narrations ». Il existe en anglais deux mots pour une même étymologie : history et story. Le premier définit la discipline, l’histoire comme science des sociétés et des événements du passé. L’« Histoire » comme mémoire des hommes.

 

Le deuxième, story, signifie récit, réel ou imaginaire, construction narrative. Narrations postcoloniales comme autant de « stories » qui déstabilisent nos certitudes quant à la « mémoire » occidentale, européenne, qui nous obligent à renoncer à l’« Histoire » comme métanarration rassurante. La critique postcoloniale oblige à reconsidérer l’Histoire, mais du point de vue de ceux qui en ont subi les effets et à partir de l’analyse de son impact culturel et social sur le monde contemporain( [5]). Aller-retour entre passé et présent : repenser le passé pour pouvoir agir sur le présent.


Postcolonial devient alors l’expression d’une fracture, dans le sens d’une rupture épistémologique : la critique postcoloniale opère la déconstruction du sujet impérialiste occidental autant que du récit sur le progrès dont l’Europe se prétendait porteuse. Cette rupture ouvre une nouvelle topographie de la connaissance marquée, comme l’a souligné Donna Haraway, par le déplacement depuis l’unité d’un savoir hégémonique vers une multiplicité de « savoirs situés ».

Si le terme « postcolonialisme » implique alors l’épuisement d’une époque historique, celle des colonies, il suggère aussi l’éclatement du récit dominant et la possibilité de penser, imaginer, écrire et raconter autrement.

 


« Postcolonial » recouvre en somme toutes les tentatives (ouvertes) pour échapper, partout où elles existent, aux hiérarchies (des savoirs, des sexes, des lieux, des couleurs de peau, des langues, des vêtements, des gestes, et de choses plus infimes encore) héritées de l’administration coloniale, laquelle n’admet qu’un type de production (au sens large), celle qui peut être ponctionnée et versée au compte d’une Métropole, et un seul type de sujet, celui qui est formé pour une production de cette sorte ou pour en assurer le contrôle.


Le postcolonial, tel que nous le voyons, ne s’inscrit pas seulement en faux contre le récit colonial « eurocentrique », mais aussi contre le récit du retour à l’Afrique (le récit créole afrocentriste par exemple), le récit de l’indianité, ou de la sinité – toute la mythologie du « nostos », possible ou impossible. Derek Walcott nous a mis en garde contre ces productions qui sont le miroir inversé de l’époque coloniale, en laquelle on niait qu’une vie propre fût possible (ou tolérable) dans les îles ou toute autre zone colonisable. La difficulté à laquelle le postcolonial a à s’affronter, c’est la reconnaissance que quelque chose s’est développé et continue de se développer dans les lieux colonisés, quelque chose qui n’est pas une dégénérescence, qui n’a pas à être redressé par un retour aux sources.


Le sujet postcolonial est ainsi un sujet par définition hybride, déplacé, déterritorialisé. Dans un contexte où la notion même de subjectivité apparaît comme une formation complexe, marquée par la perte de référents stables pour définir les différences de sexe, de classe ou de race, les constructions identitaires héritées du système colonial apparaissent désormais en crise. Dans le discours du colonialisme, la représentation de l’Autre est en effet fondée sur la fixité immuable de ses caractéristiques : le sujet colonisé apparaît figé dans le stéréotype( [6]).

 

Cette fixité implique également que l’altérité est pensée comme atemporelle, en dehors de l’Histoire et du « progrès », enfermée dans une dimension originaire et authentique qui précède la civilisation, par définition occidentale. En s’opposant à la fois au mythe de l’origine et à l’idée d’une subjectivité authentique, ces Narrations postcoloniales proposent au contraire de repenser la représentation/narration de l’altérité à partir d’un point de vue résolument subjectif, partiel, hybride.
Dans la mesure où ces tentatives nous paraissent s’exprimer avec le plus de force et d’autonomie dans le champ littéraire, le dossier prend pour point de départ le rôle pionnier joué par la littérature dans l’ensemble du processus : soit la construction d’une critique postcoloniale et la description d’une condition postcoloniale. Cette littérature, quand elle n’est pas francophone, est encore largement méconnue en France. Nous voulons donc promouvoir le récit dans la formation de stratégies de résistance et dans l’affinement des processus de subjectivation. Comme l’indique Homi Bhabha, le rapport entre colonisateur et colonisé doit être repensé comme un rapport dynamique, ouvert( [7]). Le concept de « mimicry », qu’il élabore à partir de Foucault, est en ce sens essentiel : le pouvoir n’est jamais total, il est toujours imparfait et ne peut jamais anéantir une subjectivité qui lui résiste.

 

L’imitation implique donc, plus que la disparition ou l’incorporation du sujet colonisé, la déstabilisation du sujet colonisateur : elle agit comme un contre-pouvoir qui s’exprime dans l’acte de mimer l’opération de domination, avec pour conséquence l’effacement des frontières entre dominants et dominés, colonisateurs et colonisés. »

 

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Tag(s) : #reflexions
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