S'il inquiète, c'est qu'il est prompt à s'inquiéter: d'où ces regards coulants, frisants, et son comportement rétractile. On se trouve rarement de plain-pied avec lui, et il est difficile de déterminer avec exactitude l'angle d'incidence et l'angle de réfraction des propos qu'on lui tient. Composé humain d'une sensibilité extrême, affligé d'une imagination qui dégénère assez vite en mythomanie, le moindre propos risque de le blesser profondément, de déchaîner sa colère et de le porter aux actes les plus violents.
Si l'on ménage son amour-propre et le sentiment qu'il a de sa dignité, on peut s'en faire un ami et obtenir de lui beaucoup et jusqu'au dévouement le plus passionné, car il est généreux, jusqu'au faste, comme seuls savent être généreux les princes et les pauvres gens, peu attachés aux biens de ce monde, les premiers parce que comblés, les seconds parce que la misère et le dénuement les préservent de l'avarice du cœur et des mains.
En d'autres termes, Jugurtha croit très profondément à l'unité de la condition humaine, et que les hommes sont égaux en dignité ou en indignité, selon qu'on les compare entre eux ou qu'on les compare à ce qui est au-dessus d'eux par nature. Il s'ensuit une propension naturelle à l'indiscipline, au refus de reconnaître toute discipline imposée du dehors. Une fois reconnue et subie comme une loi d'expérience la fatalité du destin, Jugurtha entend demeurer maître de soi, libre, car il ne supporte pas de confondre César et Dieu, l'autorité des hommes aux contraintes naturelles et surnaturelles. Et d'ailleurs, comme nous le verrons tout à l'heure, il ne se soumet pas au destin sans se révolter contre lui.
Quand le destin passe la mesure comble, Jugurtha cesse de lui payer tribut, et il se jette à corps perdu dans la politique du pire. Cependant Jugurtha s'applique à différer de lui-même jusqu'à la plus complète contradiction. Nul, plus que lui, n'est habile à revêtir la livrée d'autrui : mœurs, langages, croyances, il les adopte tour à tour, il s'y plaît, il y respire à l'aise, il en oublie ce qu'il est jusqu'à n'être plus que ce qu'il est devenu.
Jugurtha s'adapte à toutes les conditions, il s'est acoquiné à tous les conquérants ; il a parlé le punique, le latin, le grec, l'arabe, l'espagnol, l'italien, le français, négligeant de fixer par l'écriture sa propre langue ; il a adoré, avec la même passion intransigeante, tous les dieux. Il semblerait donc qu'il fût facile de le conquérir tout à fait.
Mais à l'instant même où la conquête semblait achevée, Jugurtha, s'éveillant à lui-même, échappe à qui se flattait d'une ferme prise. Vous parlez à sa dépouille, à un simulacre, qui vous répond, acquiesce encore parfois; mais l'esprit et l'âme sont ailleurs, irréductibles et sourds, appelés par une voix profonde, inexorable, et dont Jugurtha lui-même croyait qu'elle était éteinte à jamais. Il retourne à sa vraie patrie, ou il entre par la porte noire du refus.
Nous touchons, ici, au caractère le plus profond du génie africain, au mystère essentiel de Jugurtha, à un môle intérieur impénétrable. Celui qui n'avait jusque-là cessé de dire oui fait tout à coup défaut et s'affirme dans la négation et dans l'hérésie. Je vois ici une veritable frontière des âmes, une véritable frontière spirituelle.
Lorsque j'ai essayé de me définir à moi-même la foi punique, c'est là que ma pensée est venue buter. Qu'est-ce que l'on entend en définitive par fidélité à la parole donnée? Un acte par lequel on fait peser une hypothèque sur l'avenir et sur soi-même, un acte par lequel, sur un point particulier tout au moins, on aliène sa liberté. Qu'importe qu'on l'aliène au profit d'autrui ou au profit de soi-même, dans les deux cas la nature de l'acte est identique. Quand je dis « je m'engage à faire telle chose après-demain », j'élimine tout ce que l'avenir peut me proposer et tout ce que mon caprice ou mon désir peut me porter à faire.
L'hypothèque sur l'avenir est pratique courante, et sans elle l'humanité n'aurait fait aucun progrès[ii]. Mais la limitation volontaire de l'exercice de sa propre liberté, même lorsqu'elle est accomplie librement, Jugurtha y répugne, car il ne veut pas porter atteinte à son état de perpétuelle disponibilité.
Jugurtha ou l'infidélité : en vérité ne sommes-nous pas en présence de l'envers d'une grande vertu, qui n'est autre que la fidélité à soi-même, que le désir de se garder tout entier, de ne pas fixer ce qui est mouvant, de ne pas éliminer un certain nombre de chances, de ne pas stériliser par avance l'avenir ? La véritable affaire de la vie n'est peut-être pas d'inscrire comme des preuves de sa propre existence les traces de l'action dans l'espace et dans le temps.
Pour Jugurtha, vivre, c'est épouser aussi étroitement que possible le mouvement, la durée, c'est rester souple, pour faire face aux circonstances changeantes, qui modifient sans cesse les conditions de l'action.
Admirable Jugurtha, indifférent à la fortune, au succès, à la gloire, à tout ce qui n'est pas ordonné à la coulée de sa propre vie, à la trajectoire de l'âme dans le temps. On sait, et je l'ai rappelé plus haut, que le génie africain est par excellence hérétique, et lors même qu'il embrasse et définit une contrainte orthodoxe, il ne s'y tient avec tant de rigueur que parce qu'il doit demeurer lui-même tout armé pour combattre sa propre tendance à l'hérésie.
Dès que l'hérésie triomphe en orthodoxie, dès qu'elle ne nourrit plus la révolte, Jugurtha trouve en son génie la source et dans les circonstances l'occasion d'une nouvelle hérésie. Les historiens qui ont fortement marqué ce trait l'ont expliqué par l'instabilité du tempérament, par quelque maladive insatisfaction. Ils n'expliquent rien — car il importerait d'expliquer d'abord ce dont ils font le principe de leur explication. Je n'explique pas davantage. Mon propos est plus modeste: je décris. Plutôt qu'un vice, ne peut-on voir dans ce trait, tout au contraire, l'expression d'une admirable vertu: le refus d'accepter ce qui semblait acquis et prouvé une fois pour toutes, et le besoin de tout remettre en question, de faire table rase pour repartir à zéro ?
Sans doute le tableau heurté que je viens d'esquisser, en forçant peut-être à l'excès certains accents, en supprimant transitions et demi-teintes, est-il contradictoire aux apparences extérieures, au spectacle, au rituel de la vie africaine. J'ai parlé surtout d'un esprit de fuite, d'une profonde tendance à l'opposition et à la révolte, alors que les voyageurs sont surtout frappés par une impression de sagesse, de paix, de résignation. J'ai parlé d'instabilité et d'inquiétude, et les voyageurs nous offrent souvent de l'Afrique l'image d'une sérénité souveraine.
•••
Qui ne se souvient d'Amyntas et de l'admirable Mopsus, qui ouvre sur le livre un portique d'harmonie blanche et bleue ? Que l'humanité pastorale du temps d'Abraham développe encore dans les campagnes africaines le rythme solennel et familier de son existence ensemble frugale et fastueuse, c'est indéniable. Tout parle ici de paix, ou semble parler de paix, et il n'y a pas de frontière précise entre la vie et la mort.
•••
La moins attentive méditation sur ces cimetières musulmans, que nul mur ne sépare du monde des vivants, impose avec force cette idée. La vie et la mort sont sur le même plan, on passe de l'une à l'autre sans hiatus. Et sans doute l'Islam qui, plus que le christianisme encore, est religion de l'acceptation, a-t-il posé sur l'atmosphère africaine comme un linceul de sérénité. Mais précisément, alors même qu'il professe la religion musulmane, par la survivance des vieux mythes et des pratiques magiques, Jugurtha persiste dans la révolte.
La religion, la sagesse, la conception générale de l'existence et des rapports de l'homme avec la nature et avec Dieu qui en dérive, l'incitent à accepter le monde tel qu'il est, à penser et à croire que Dieu seul peut changer l'ordre du monde, et que toute tentative humaine pour y apporter quelque retouche est sacrilège, ou plus simplement ridicule, quand elle ne se solde pas par une terrible catastrophe, comme l'enseigne la Tragédie.
Mais Jugurtha n'hésite pas à faire appel aux charmes, à mobiliser les démons pour réussir dans telle entreprise. Car la magie est une machinerie complexe où entrent en combinaison les formes innombrables d'un même désir de l'homme : corriger le destin. Au contraire, la sagesse traditionnelle, en prêchant la résignation, tend à maintenir l'homme dans une condition humiliée et passive.
Elle exalte et magnifie les facultés purement contemplatives et spéculatives, au détriment de l'action. On peut donc voir dans la magie la survivance et l'expression primitive de l'esprit de Prométhée qui anime la civilisation d'Occident. Traditions religieuses et magiques entretiennent au Maghreb d'étranges relations. Jugurtha — qu'il adorât Baal et Tanit-Astarté, ou Zeus, ou la Sainte-Trinité, ou Allah — n'a jamais retiré ses faveurs aux magiciens et nécromants. La persistance des pratiques de la magie dans le Maghreb, considérées comme un embryon d'esprit scientifique à l'occidentale, creuse dans l'épaisseur de l'avenir une perspective encourageante. On peut songer à greffer l'esprit de Prométhée sur le vieux tronc maghrébin; la magie serait le point d'insertion d'une civilisation motrice et technique dans le corps d'une civilisation spéculative et contemplative.
Encore faudra-t-il que Jugurtha triomphe de Jugurtha, qu'il mesure tout ce qui lui manque et qu'il doit acquérir, s'il veut égaler ses maîtres occidentaux autrement qu'en se parant de leur plumage.
Il porte en lui la féconde inquiétude, l'amère insatisfaction qui commandent la recherche et l'effort vers le progrès. Mais, de la magie à la science, la voie est longue et difficile à parcourir. Jugurtha n'atteindra le but — à supposer qu'il consente à le voir et à le viser — qu'en se formant un idéal humain nouveau.
Au lieu de croire que l'homme est impuissant « à ajouter une coudée à sa taille », et qu'il est inutile d'ajouter une coudée à sa taille, il doit se persuader que l'homme peut, et que l'homme doit faire effort pour s'accroître en étendant sa domination sur la matière.
Cela n'ira pas sans peine. Car il ne suffira pas de singer l'Occidental, ou de lui emprunter ses découvertes pour se proclamer son égal. Il ne s'agit pas seulement d'apprendre, mais d'inventer, de créer. L'Occident a résolu la contradiction qui réside dans le fait que le travail a été imposé à l'homme comme une malédiction et un signe d'esclavage, — et qu'en même temps ce n'est que dans et par le travail que l'homme peut faire son salut, c'est-à-dire conquérir peu à peu la liberté des enfants de Dieu. De sorte qu'on voit s'unir dans l'effort de l'homme en même temps que l'esprit de soumission à Dieu, l'esprit de révolte de Lucifer et de Prométhée.
Toute la pensée occidentale admet implicitement cette doctrine qu'elle a reçue du christianisme, et qui affirme l'éminente dignité de l'homme. La Genèse enseigne qu'il a été créé à l'image de Dieu, qu'il est le roi de la création, et qu'en dépit du péché originel, son sceptre ne lui a pas été arraché. Les penseurs chrétiens les plus ascétiques, les plus portés à ravaler l'orgueil de l'homme, ne laissent pas d'affirmer qu'il est privilégié parmi toutes les creations de l'esprit divin. L'homme n'est pas un esclave de Dieu tout- puissant, il est associé à lui dans la grâce et dans l'amour. Le dogme de l'Incarnation du Christ est la pierre d'angle de cette doctrine. Saint Paul affirme, dans une image saisissante, l'étroite association de Dieu et de sa créature dans l'amour: « Nous sommes les membres du Christ ». De sorte que le travail de l'homme est sacré, car c'est par l'entremise de sa créature que Dieu parachève son ouvrage.
Il ne s'agit donc pas de se complaire dans une conception humble de la condition humaine et dans une orgueilleuse et sterile contemplation. Le mépris de l'homme et le mépris de la matière, du bien-être d'ici-bas, ne sont pas nécessairement des vertus. Il s'agit, au contraire, de respecter l'homme et de respecter l'univers créé, les biens de ce monde, sans oublier pour autant que l'esprit demeure l'essentiel.
La grande force de l'Occident réside moins dans l'acuité, dans l'étendue et dans la fécondité conceptuelle de l'intelligence que dans l'usage de l'intelligence. Il s'agit non seulement de comprendre, mais surtout d'orienter l'esprit vers l'action. Si l'objet essentiel de la science est la connaissance désintéressée, il faut que Jugurtha se persuade que les conséquences pratiques des découvertes de l'esprit ne sont pas indifférentes; que le progrès même de la connaissance dépend de l'invention des moyens techniques qui suppléent l'insuffisance des moyens naturels.
Il faut donc que Jugurtha s'intéresse à ce monde autrement que comme à un objet de contemplation esthétique ou à une source inépuisable de voluptés et de douleurs éphémères. Il faut qu'il apprenne à le considérer comme son champ d'action, où il donnera la mesure de toutes ses forces conjuguées. Il faut qu'il apprenne d'humbles vertus comme celle qui consiste à donner ses soins à l'entretien des objets de l'industrie humaine. Il faut enfin qu'il acquière, en canalisant son inquiétude, en équilibrant sa vie psychique, à observer, à comparer, à rapprocher les faits d'une manière méthodique et rigoureuse, sans souci d'aucune obédience religieuse, sans souci de savoir si ses intuitions, si les audacieuses constructions de son imagination, recevront la sanction de l'expérience. Alors seulement il sera sorti de l'âge théologique et de l'âge de la magie.