suite de l'article exceptionnel de Jean ELmouhouv Amrouche sur Jugurtha texte extrait de la revue L'arche 1947
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Qu'importe ce qu'il fait, et la trace de ses pas sur le sable du temps? Et il abandonne l'œuvre commence dans quelle éblouissante aurore de désir et de vision, dans quelle majesté des perspectives imaginaires!
Pourquoi sans doute le Maghreb est un pays semé d'anciennes et de jeunes ruines; le pays des brèves dynasties, des fortunes précaires — où les fils consument en peu de mois l'héritage de leurs pères. Est-ce impuissance congenital de donner un corps à ce qui fut conçu en esprit? La contemplation de l'œuvre dans le miroir de l'imagination suffit-elle à en épuiser la séduction et la nécessité? Quoi qu'il en soit, tout à coup, sans que nul incident extérieur ou intérieur soit intervenu pour rompre la tension qu'il eût fallu à tout prix maintenir, cette œuvre pour laquelle l'Africain aurait tout sacrifié, et jusqu'à sa vie même, la voici destituée je ne dis pas de son prestige seulement, mais bien de toute réalité.
Alors qu'elle n'est encore qu'ébauchée, et donc grosse d'infinies possibilités, alors qu'elle autorise tous les espoirs, et qu'elle pourrait assouvir tous les désirs, voici qu'elle est frappée à mort avant de naître et d'autant plus irrémédiablement que déjà elle prenait forme, qu'elle allait devenir chose réelle, un objet qu'on peut tenir dans ses mains. Jugurtha, qui tout à l'heure développait en tous sens une extraordinaire activité, dont l'esprit lançait des flammes dans toutes les directions, s'éteint et sombre dans une étrange apathie.
Jugurtha ne mâche pas longtemps la centaurée du remords.
Il se complaît dans l'indifférence atone, où il s'abreuve du plus pernicieux des poisons et jusqu'à la nausée: la tentation de l'absolu. Non pas l'impossible perfection, car l'idée de perfection repose sur la reconnaissance des limites.
Elle suppose qu'on se soumette à certaines conditions préalables, qu'on tienne compte de la destination d'une œuvre, des moyens pratiques, des règles d'exécution : en bref, d'une discipline ; et qu'on prenne son parti des imperfections inhérentes à toute entreprise humaine. La perfection, c'est l'état d'une chose telle qu'on ne la puisse supposer autre que ce qu'elle est. Jugurtha imaginera toujours, au-delà de toute atteinte, quelque objet de convoitise et d'admiration. Il se tient satisfait de peu, de moins que rien, tandis que brûle en lui un désir sans limites.
Ne confondez pas cette inactivité désolée avec la banale paresse. Songez plutôt au renoncement où peut retentir l'appel mystique.
Jugurtha est prédisposé à l'entendre, d'autant plus que chez lui sensibilité et sensualité sont fortes.
Il a un goût très vif pour le plaisir violent et âpre. Il s'abandonne à la volupté du même cœur qu'il se jette dans l'action, ignorant toute mesure et tout tempérament.
Il est assez lucide pour apercevoir la raison de la volupté: qu'elle puisse conduire à l'extase, au néant où la conscience d'être au monde s'abîme dans le vertige;
mais il sait que la nuit est un refuge précaire: on remonte toujours à la conscience. Ce qui explique l'accent du désespoir, permanent et incurable, la mélancolie déchirante qui font le charme des grandes complaintes du désert. Jugurtha y chante ce qu'il éprouve lorsqu'il se penche sur lui même; comme Narcisse sur sa fontaine, il exhale une plainte où l'on entend comme un sanglot éternel le désespoir de l'homme orphelin, jouet de forces toutes-puissantes qui l'écrasent. Ces forces ne sont pas seulement les forces extérieures; les plus redoutables, il sait bien qu'elles sont en lui et que quoi qu'il fasse, elles le conduisent inexorablement à sa perte.
Jugurtha ou l'inconstance, Jugurtha, génie de l'alternance. Il ne peut s'imposer la discipline, condition de toute action féconde. L'ascétisme et l'ascension mystique le réduisent pour un temps, car la sécheresse succède bien vite à la rosée de la Grâce, et le dérèglement des sens conduit au dégoût de soi et de tout.
Jugurtha passe de l'un à l'autre de ces états extrêmes. Un des traits majeurs du caractère de Jugurtha est sa passion de l'indépendance, qui s'allie à un très vif sentiment de la dignité personnelle. On s'étonne souvent de l'humeur ombrageuse, plutôt que soupçonneuse, de Jugurtha.