2 - QU'EST-CE QUI ASSURE AUX SOCIETES LA FORCE ET LA PERMANENCE DE LEUR PRINCIPE VITAL ?
2-1 C’est d’abord la vie commune
Le patron qui ne partage plus le destin de ses ouvriers devient indifférent ou haï. L'absentèisme des chefs q u i, d a n s t o u s l e s d o m a i n e s , a c a u s é d e s i g r a n d s r a v a g e s n ' e s t a u t r e c h o s e q u e l e r e f u s d e l a communauté de destin. Dès que les hommes ne se sentent plus dépendants les uns des autres au sein d'une unité qui les dépasse (famille, entreprise, nation, Eglise, etc...) ils se groupent, d'après la ressemblance, en fractions inorganiques qui se dévorent réciproquement. La communauté de destin est le baromètre de la vitalité et de la stabilité des sociétés.
2-2 Des racines sociales
Mais la vie commune ne suffit pas.
Il faut un autre facteur vivant aux communautés de destin pour durer et se développer. C'est la conscience claire des racines par lesquelles chaque homme est relié aux richesses matérielles et immatérielles de ses communautés de destin.
Nous sommes façonnés par les communautés auxquelles nous avons participé. Un curriculum-vitae contient un portrait assez précis dans la mesure où il énonce les diverses communautés de destin : famille,écoles, stages, entreprises successives, avec la durée de participation à chacune de ces communautés. Le portrait peut être affiné s'il tient compte de la participation à des communautés sportives, culturelles, politiques, professionnelles...C'est que l'homme est un héritier.
Il exploite et valorise son héritage, ou le rejette (1).
Celui qui renie son héritage est un "déraciné".
Celui qui est rejeté de l'héritage est un "déshérité". Sagesse et saveur des mots venus du peuple ...
S i m o n e W e i l a m o n t r é l a v a l e u r d e c e q u ' e l l e a p p e l l e " l ' e n r a c i n e m e n t " v i t a l , q u i n ' a r i e n d e c o m m u n a v e c une attitude passéiste ou pétrifiante.
"L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est l'un des plus difficiles à définir".
"Un être humain a une racine par sa participation active, réelle, et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir".
"Participation naturelle, c'est à dire amenée automatiquement par le bien, la naissance, la profession, l'entourage". "Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie".
L'exemple type d'une telle communauté est celui de la famille dont la structure même implique, entre les divers êtres qui la composent, un rythme d'échanges presque aussi intimes et aussi continus qu'entre les membres d'un même corps. La famille constitue la communauté organique par excellence. Toute Révolution le sait bien qui veut la contester ou s'en servir comme relai politique.
"L'homme a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux", c'est à dire des communautés de destin dont, il fait partie ... Ce qui montre combien les hommes loin d'être réductibles aux mécanismes statistiques du marché, ni aux lois matérielles de la société technocratique, ont au contraire besoin d'une multiplicité de communautés dont ils tirent leur éducation et leur substance... et dans lesquelles ils s'exercent aux responsabilités...
A l'inverse, on comprend par là, combien les sociétés atomisées et massifiées ... prédisposent les hommes déracinés qui les composent, à la Révolution. Ainsi que le notait sadiquement un révolutionnaire russe de la fin du XlXe siècle:
"Toutes les richesses de l'Occident, tous les héritages nous manquent. Rien de romain, rien d'antique, rien de catholique, rien de chevaleresque, presque rien de bourgeois dans nos souvenirs. Aussi, aucun regret, aucun respect, aucune relique ne peuvent nous arrêter". Idéal même du déshérité.
Idéal du nihiliste, vertige du néant .... Disons plutôt point d'aboutissement d'une société qui s'est coupée de ses enracinements vitaux.
2-3 Vraies et fausses communautés de destin : notion de communautés naturelles
Mais il ne suffit pas qu'une société hiérarchisée existe, ni même que les membres qui la composent "s'y trouvent bien" pour qu'elle soit ordonnée au bien des gens. A la limite les associations de malfaiteurs constituent aussi des communautés de solidarité.
Il faut donc trouver des critères faciles et clairs pour discerner les communautés humaines conformes à la nature, et les communautés humaines constituées en dehors de la nature.
Nous appelons communautés naturelles les groupements sociaux dont la raison d'être est la poursuite en commun de biens matériels ou immatériels conformes à la nature humaine (communautés familiales, économiques, scolaires, culturelles, sportives, religieuses, territoriales, politiques, etc...)
Ces communautés créent des liens de solidarité sociale car elles correspondent à des réalités vivantes. L'expérience, les compétences s'unissent à la poursuite de ces biens. Les responsabilités se développent dans la poursuite d'intérêts communs.
(1) Le marxisme rejette toute forme d'héritage, où il ne trouve que source d'"aliénation". Le "prolétaire" qui l'intéresse est moins le déshérité - qu'il se soucie peu d'aider à "hériter" - que celui qui a volontairement rejeté tout héritage, surtout moral et culturel. "Le prolétariat est d'abord le porteur innombrable de la négation totale" a écrit Camus ("L'homme révolté"). La Révolution Culturelle est l'expression normale de ce refus.