L’histoire est, notamment, la science des faits et de leur chronologie ; c’est la vie des peuples et de leur civilisation. Plus spécifiquement, à partir de l’histoire, de comprendre comment le pouvoir et la société se sont organisés ; selon quels principes, quelles lignes de force et quelles logiques et finalités, ils se sont structurés et, enfin, quels sont les axes d’évolution pour l’avenir. Tâche encore possible dans la mesure où il s’agit d’un pouvoir qui s’est « cristallisé » dans des conditions exceptionnelles ; une guerre de libération nationale, dans une distance historique à perspective humaine. Mais aussi, tâche sans cesse remise en cause par des luttes partisanes et où l’événement instantané voulait admettre que l’indépendance devait assumer la colonisation, tout comme Robespierre fut l’héritier de Louis XVI, Staline celui de Alexandre Newski, et tout comme l’Allemagne, à travers le D.M. (Deutschemark) et l’Euro a retrouvé pacifiquement un espace, après trois guerres dont deux furent mondiales !
Le fil conducteur est le maintien d’une logique de pouvoir et l’échec des tentatives de réformes impliquant, volontairement ou non, un abandon de cette logique. Par logique de pouvoir l’on entend les facultés à « intégrer » les différentes forces qui commandent et renforcent la capacité de résistance d’une nation aux remises en cause permanentes et multiples, parfois violentes, mais plus souvent imperceptibles et qui sont dues, tant aux évolutions du lien social, qu’à la division internationale du travail. Un phénomène de quasi-scissiparité des nations est en cours, depuis plusieurs décennies, par pression interne et externe. La division manichéenne du monde l’avait occulté, au point de faire perdre de vue l’une des finalités essentielles d’un pouvoir. Le cas yougoslave en est l’une des illustrations.
Création artificielle fondée sur une résistance à l’envahisseur nazi qui s’est prolongée dans la résistance idéologique à l’URSS, ce pays retrouve, dans la douleur et les souffrances, des clivages vieux de trois cents ans.
Les capacités de résistance auxquelles l’on s’attache, sont donc conçues, ici, dans un sens dynamique, c’est-à-dire, comme une faculté d’insertion à l’intérieur d’un grand mouvement dans lequel l’enrichissement s’effectue par l’échange, tout en préservant l’identité et la durée de l’être.
L’une des illustrations les plus frappantes de cette logique de pouvoir fut celle qui a animé la République de Venise et son Doge lors de la quatrième croisade et la prise de Constantinople au XIIIème siècle : le profit et l’honneur de la République, logique du pouvoir, l’on conduit à animer la Croisade sans confondre ses intérêts avec ceux des autres puissances chrétiennes et ainsi créer son empire colonial en terre d’Islam.
Les luttes des hommes qui se déroulent dans et pour le pouvoir, en Algérie, sont comme les manifestations de battements vitaux de cette dynamique de durée. Les idéologies et les motivations apparentes de ces luttes, n’ont d’intérêt pour le pouvoir, pendant longtemps encore, que dans leur rapport à cette dynamique.
Etre avant tout au point de convergence de différentes approches, les contenir toutes sans se confondre avec elles, et « par une main invisible », ne laisser aucune devenir la source exclusive de son inspiration ; n’est-ce pas ce qui fonde, à la fois, la logique, l’essence et la pérennité de tout pouvoir et qui, en définitive, garantit celle du lien social ?
En Algérie, l’histoire montre que « le pouvoir » au sens de ses fondamentaux n’est plus à définir! Car le système est conçu pour durer, non par la volonté des hommes mais par un consensus conscient de la société.
Il a débuté ainsi : à une Algérie multi-partisane des années 30 et 40, a succédé un système politique que de jeunes révolutionnaires, au sens littéral, ont fondé sur le principe d’une direction politique qui écarte le leadership d’un seul.
Depuis, une foule impressionnante d’hommes ont approché le pouvoir et y ont participé. Que, dans le court terme, c’est-à-dire pendant leur passage aux affaires, ils occupent totalement le champ de vision, très vite, lorsqu’on repousse la période d’observation, on s’aperçoit qu’ils ne font qu’assumer (malgré ou bon gré) la même mission.
Il en résulte bien, qu’en Algérie, depuis le 1er novembre 1954, le pouvoir n’est plus à prendre, c’est-à-dire que, sur l’essentiel de sa logique de vie, il n’est plus à faire.
Affirmation paradoxale si l’on ne voit que les luttes partisanes des hommes et l’inefficacité relative de l’Etat ; conclusion acceptable lorsqu’on constate que ni la guerre ni les crises n’ont ébranlé le cœur de cette logique.
La science économique permet de comprendre les mobiles des groupes engagés dans l’activité de production et d’échange. La science politique permet de comprendre les motivations d’une élite dans la conduite des affaires touchant la majorité et en particulier ce qui fait l’essence du pouvoir et sa durée. Mais aucune science n’est à même de répondre, à elle seule, des phénomènes qui animent les mouvements du pouvoir. Car, comme le souligne M. Raymond Barre à propos de l’analyse causale : « Aucun moment du temps n’est premier. Dans la chaîne sans fin des causes et des effets, pourquoi s’arrêter, lorsqu’on s’efforce de dégager les antécédents d’un événement, à un fait d’ordre économique ? Aucun fait n’est isolé de ceux qui l’ont précédé ou de ceux qui l’accompagnent. » [1]
Ne voir la crise en Algérie que dans sa dette extérieure ou sa faible performance agricole, c’est atrophier la réflexion en la focalisant sur un facteur que l’on érige en cause et passer sous silence les mouvements de longue durée qui, au-delà de l’économie il y a d’autres facteurs tels celui de la montée d’une nouvelle puissance en Méditerranée occidentale.
De même, s’interroger sur les risques de guerre civile c’est ignorer l’absence d’affrontements au sein de l’armée qui, à l’exception de deux brefs épisodes, en 1962 et 1967, a su préserver l’unité essentielle qui, en d’autres temps et en d’autres lieux, et dans des conditions moins difficiles, a volé en éclat.
André Gide dans son « Journal de faux – monnayeurs » notait qu’il recherchait : « Ce qui s’inscrit en deçà des évènements ». C’est à cela que je souhaite contribuer en analysant aussi objectivement que possible ce mouvement, non apparent, de continuité et d’efforts sans cesse accru, d’un peuple pour conforter sa vérité personnelle et que les luttes pour le pouvoir et son exercice partisan ont trop souvent obscurci.
Cette même vérité mille fois répétée et que beaucoup croient dépassée en raison de sa répétition et qui, paradoxalement, tire de cette répétition même son renouvellement et son harmonie ; telle la phrase musicale du Boléro de Ravel.
Publié sur ovre-blog en juillet 2007 par zahir fares