Car, c’est bien de cela qu’il s’agit : un pays qui, tout au long de ces quarante ans, à vécu et vit des bouleversements successifs dont la logique n’est pas toujours évidente, parce que, très souvent, chaque événement de l’histoire immédiate de l’Algérie, est analysé, généralement dans un contexte, apparent, de remise en cause du pouvoir et plus encore, de la recherche d’un nouveau consensus ; ce qui abouti, dans bien des cas, à donner trop d’importance à certains faits et à ignorer par contre des facteurs qui, à première vue, n’en ont aucune. L’événement l’emporte alors sur l’histoire faussant aussi les perspectives et créant, ainsi, la surprise devant les solutions adoptées. Prenons un exemple : les relations de la société algérienne avec la Méditerranée et avec le Sahara. Ces deux espaces ignorés de l’analyse politique, semblent immobiles depuis plus d’un siècle, et la vie sociale et économique paraît suspendue à une frange littorale où s’entasse plus de 70% de la population : véritable « goulag » par cécité spatiale. Pourtant, la guerre d’Algérie dura, en partie, parce que le FLN/ALN, refusait la partition du Sahara.
Les tensions, de tous ordres, que l’on constate actuellement, sont-elles l’expression d’une crise de société, uniquement, ou d’un mouvement plus profond qui conduira l’homme à retrouver son espace naturel ? Est-ce la tempête sur un lac, lequel, une foi apaisé, retrouve ses berges ? N’est-ce pas la coulée de lave qui chemine, inexorablement, loin du volcan, par l’effet de l’immense pulsion en ébullition au centre ?
La mer et le désert ; deux régions qui, pourtant, ont été, en permanence, des « espaces mouvements », car parcouru par des navires et des caravanes algériens ; un réseau de routes maritimes et terrestre, des ports et des caravansérails actifs jusqu’à la fin du XIXème siècle.
Espace tout à coup endormi du Sahara car devenu, brutalement, par la grâce du pétrole, lieu de production au détriment de sa fonction d’échange avec le Sahel et le vaste continent africain.
Espace maritime étranger à l’homme qui a construit ses maisons en lui tournant le dos ou qui n’échange plus avec les autres pays du bassin méditerranéen, qu’en leur vendant des hydrocarbures et en y émigrant.
Si, selon l’expression célèbre « l’avenir vient de loin », l’histoire, apparente, de l’Algérie contemporaine, prend, alors, une autre dimension. On ne peut s’empêcher de penser aux mouvements imperceptibles, mais puissants, d’un arbre qui étire son tronc et ses branches dans l’espace qui lui est naturel.
Cela étant, le but recherché n’est donc pas de répertorier les évènements récents, mais d’élargir le champ de vision, permettant, ainsi, à chacun, de situer les faits auxquels il s’intéresse. L’un des facteurs qui composent cette vision sera, donc, l’espace.
La vie des peuples étant indissolublement liée à leur espace ils en connaissent instinctivement les bornes ou les limites. Ce fut le cas dans les relations, pour les populations vivant dans ce qui correspond, déjà à l’Algérie actuelle, avec l’Empire romain ; puis dans le cadre du Califat et de l’Empire musulman. La période coloniale a été celle où la puissance algérienne s’est fondue dans celle de la France, mais les chemins-frontières demeurèrent les mêmes.
L’indépendance a fait réapparaître les invariants du caractère de ce pays, de sa société, et de son pouvoir ; tous trois confrontés, de tout temps à la fois à la mer et au Sahara.
Comme eux immobiles et changeants dans la tempête, et poussés, sans cesse, à réapprendre leur espace naturel, par un mouvement perpétuel de flux et de reflux.
Aussi bien, les débats sur le pouvoir et les enjeux des luttes partisanes prennent, alors, une dimension moins étriquée. Les partisanes prennent, alors, une dimension moins étriquée. Les clivages en seront, aussitôt, moins tranchés qu’ils n’y paraissent à première vue. Car, en déplaçant, momentanément, l’analyse des luttes politiques, pour examiner les composantes du pouvoir, objet de ces luttes, celles-ci prennent, en effet, un tout autre aspect. Pour mieux apprécier la finalité de luttes partisanes il faut connaître le pouvoir ; après tout, c’est bien là leur enjeu et ce sont ces luttes qui le façonnent.
Un pouvoir, quel qu’il soit, est un élan vital, à la fois autonome et dépendant comme le cœur humain ; c’est l’expression du consensus d’une communauté. Comme tel, il possède une logique de mouvement, qui peut varier, mais rarement être détournée. L’alternance au pouvoir d’hommes aux options politiques différentes en est la preuve et c’est dans leur diversité que se nourrit cette logique de mouvement qui sait organiser, de façon implacable, le « partage » entre les courants qui parcourent sans cesse la société.
Au sens que lui donne Michel Foucault dans l’histoire de la folie à l’âge classique : « on pourrait faire une histoire des limites, de ces gestes obscurs, nécessairement oubliés, par lesquels une civilisation rejette quelque chose qui sera pour elle l’Extérieur ; et tout au long de son histoire, ce vide creusé, cet espace blanc par lequel elle s’isole, la désigne tout autant que ses valeurs, elle les reçoit et les maintient dans la continuité de l’histoire ; mais en cette région dont nous voulons parler, elle exerce ses choix essentiels, elle fait le partage qui lui donne le visage de sa positivité ; là se trouve l’épaisseur originaire où elle se forme. » Cité par F. Braudel in Grammaire des Civilisations, Edition Flammarion Champs. P. 64.