Le 17 octobre 1961 des algériens manifestent pacifiquement à Paris sur les grands boulevards pour protester contre le couvre feu qui était imposé, par le préfet Papon, à la communauté algérienne au mépris des lois républicaines. Au cours de ces manifestations une répression brutale s’est abattue sur les manifestants aux mains nues. La Seine a charrié des corps de victimes ; Jusqu’à ce jour le nombre de tués varie autour d’un chiffre minimum de 300. Des camps ont été ouverts en France pour regrouper et renvoyer dans « leurs douars d’origine » les manifestants et en général tout algérien pris lors d’un contrôle d’identité. Le « palais des sports » de triste mémoire, fut l’un des camp principal que le préfet Papon a utilisé, naturellement, un certain temps : puis la besogne terminée le « Palais des sports » fut cyniquement ré ouvert pour un concert de Ray Charles. Quelques temps plus tard une manifestation organisée par des organisations démocratiques françaises fut réprimée brutalement et fit six morts au métro Charonne
Un article paru dans le bulletin d’information de la section universitaire des étudiants algériens en France, [1]regroupe tous ces éléments. Le style de cet article, le ton employé, le moment où il a été écrit, exprime cette irritation retenue, des étudiants devant les divisions de la gauche face à ces brutalités. L’histoire a montré que l’espoir que ce texte met dans la jeunesse s’est révélé être juste
[2]« Qu’avons-nous vu depuis 7 ans …. ? une France anesthésiée par la propagande gouvernementale, indifférente au véritable génocide perpétré par les troupes coloniales au-delà de la méditerranée, ou bien quand elle se trouvait confrontée sur son propre territoire avec le combat du peuple algérien, laissant apparaître ouvertement un racisme latent et qui s’exprimait déjà à travers les petites vexations quotidiennes infligées aux algériens … Mais tout ce renfort de mensonges et de tromperies n’aurait peu être pas pu prendre s’il n’avait trouvé un terrain favorable, si les français n’avaient accepté, paresse d’esprit ou indifférence ces monstrueux soporifiques : « Laissez-nous tranquilles avec vos histoires d’indépendance. Les Français ont d’autres chats à fouetter. La guerre d’Algérie. C’est très lointain. Le bruit des canons, comme disait « un grand » stratège de la conquête coloniale, n’atteint pas cette berge de la méditerranée… Larzac, Vadenay, Saint-Maurice- l’Ardoise Vincennes ? Dachau, Mathaussen, Buchenwald, voici du moins des noms plus faciles à retenir, des noms de camps, pas des noms de villes ou de villages. Larzac, Vadenay, St-Maurice – l’Ardoise, Vincennes ! Les miradors et les barbelés, c’est peut être du cinéma, peut-être aussi du music-hall. Au palais des sports à Paris, Ray Charles, remplace les algériens. On y va en masse et cela vous remue les tripes. Les algériens, ça ne vaut pas le déplacement.
Mais que la guerre émigre en métropole, qu’elle vienne secouer ce train‑train si tranquille, si exaltant, et les, Français sont mécontents. Nous l'avons vu à maintes reprises. Nous l’avons vu le 17 Octobre 1961.
... Les Français n’ont pas goûté les remous. Ils se sont réveillés ... pour prêter main‑forte aux flics. La profonde tendance raciste qui ressurgissait parfois sous des formes banales et passagères ‑ on dit les "bicots"et on ne loue pas une chambre à un Algérien, à l'usine on ne s'inquiète pas de la disparition d'un de nos frères, on assiste en badaud à une rafle; au bureau de poste, on trouve tout à fait normal de nous tutoyer- émergeait sans retenue :"Il y en a un là Monsieur l'Agent....il y en a un caché dans l'immeuble, Monsieur 1"Agent",
… Nous savons que les frontières atteignent le grand sommeil du peuple français. Mais nous savons aussi que des Français refusent de se bercer. Car ceux‑là sont conscients. Ils n'ignorent pas que les forces qui gouvernent leur peuple leur préparent un réveil sinistre. Ils ont compris que le moteur de ces forces était la guerre d'Algérie. L'appareil répressif dirigé contre les Algériens se tournerait bien contre eux. Dès lors, ils ont choisi leur camp et le réveil des démocrates s'est manifesté. Quelques‑uns ont décidé d'aider les Algériens dans leur lutte libératrice, oeuvrant en même temps pour leur liberté. Ceux‑là ont pris un « engagement politique", et c'est la minorité. Les autres ont choisi,, au non de valeurs purement humaines, un « engagement moral » en menant une campagne contre la guerre et toutes les horreurs qu'elle véhicule.
… Nous ne nions pas que, surtout depuis ces dernières années, les démocrates français aient fait entendre leur voix. Si le plus grand nombre a opté pour une forme de protestations dont la poursuite de la guerre montre la relative efficacité nous considérons ceci comme un acte positif. Au nom de la dignité humaine et de la liberté, des Français ont manifesté leur hostilité à la guerre d'Algérie et leur sympathie pour le peuple algérien. La jeunesse française à la pointe du mouvement s'est affirmée plus lucide et plus réaliste que ses aînés. Elle ne veut plus cautionner une guerre qui l'intéresse au premier chef parce qu'elle en constitue les troupes. La jeunesse française en tête des démocrates, manifeste courageusement sa volonté de paix …
... Devant le réveil des démocrates, dès que les voix de la "trahison métropolitaine" se sont élevées, le fascisme que la guerre nourrissait et propageait, tel un rat les puces de la peste, un fascisme enrichi par les leçons de l'histoire et de l'expérience algérienne, entreprenait de circonvenir les forces de la braderie impériale. Tout se tient : la guerre d'Algérie explique le 13 mai, qui explique le réveil des démocrates qui explique encore les plastiquages. Le problème, c'est que cette confrontation fasciste ne fait de victime que d'un seul côté. Au verbalisme des partisans de la paix, le fascisme répond par la force....
D'un côté, les fascistes plastiquent, assassinant impunément les partisans de la paix; de l'autre, ceux‑ci multiplient les communiqués de presse, les motions indignées, parfois les déclarations "bonnet blanc et blanc bonnet" dans1lesquelles ils condamnent "toutes les violences d'où qu'elles viennent".
Les partisans de la paix manifestent aussi. Mais ce sont rarement les mêmes. Tous désirent la paix, mais pas tous ensemble, pas au même moment quand il s'agit de crier dans la rue. Au total, les fascistes sont au jeu de quilles, les démocrates au jeu de l'oie: chacun joue sa partie comme il l'entend".
Ce texte donne une analyse, sur le vif, des principes qui guident la position des démocrates français. Le terme de "démocrates » est assez bien choisi car il montre bien les clivages qui se sont opérés dans tous les partis politiques et dans l’opinion française en général face à la guerre d'Algérie. D'autre part, la position du mouvement étudiant tient compte de ce fait et appelle tous ceux qui veulent la paix quelque soient leurs positions politiques ou philosophiques, par ailleurs à s’unir sur ce point précis et à développer leur action.
Pour qui a vécu cette période les problèmes soulevés par l'unité d’action" uniquement contre la guerre d'Algérie sont parfaitement illustrés par le texte cité: "Tous désirent la paix, mais pas tous ensemble, et pas au même moment. » Les oppositions idéologiques, politiques ou tactiques entre ces divers mouvements n'ont pas permis de voir se dessiner à partir d'eux‑mêmes un regroupement des forces qui militent pour la paix en Algérie. Aussi c’est, ….de la jeunesse estudiantine française que partiront les mouvements qui tenteront de dépasser le cadre même des partis pour un regroupement général en faveur de la paix.