. Un Parti sans responsabilités décisives
Il faut en finir avec le mythe du Parti unique en Algérie.
Le pouvoir n’a pas pour origine un parti et celui-ci n’a pas eu d’influence sur lui. Dans ce contexte le FLN, à qui l’on prête beaucoup, ne semble pas avoir eu de grandes responsabilités et par là même est en partie responsable de la crise actuelle. Il faut savoir, en effet, que le FLN après l’indépendance n’a été légalement au Pouvoir, qu’avec M. Benbella, de 1963 à 1965, puis avec M. Chadli de 1979 à 1989, soit 13 ans sur une période de 32 ans. L’on a même connu des responsables politiques et des ministres n’ayant jamais été au FLN ou qui, en 1979, étaient devenus membres du Comité Central du Parti, sans jamais militer dans une cellule.
Par contre, il fut longtemps difficile et exceptionnel de devenir responsable ou ministre pour ceux qui ont eu vingt ans en 1958 et qui n’ont pas milité dans le FLN pendant la lutte de libération.
Ce n’est que le 24 décembre 1980 qu’il a été fait obligation aux cadres (organisations syndicales, de femmes et de jeunesses, aux représentants élus) d’adhérer au FLN. Etrangère système d’un parti unique qui découvre que le pouvoir et les institutions politiques sont gérées par d’autres que ses militants organisés.
Sur un plan purement constitutionnel, les responsabilités politiques dans la conduite des affaires ne peuvent être imputées au FLN que pendant la période sus-visée. Aucun homme au pouvoir n’a cherché à irriguer la société algérienne d’une pensée politique par l’intermédiaire du parti. On en a prêté l’intention au président Boumediene. Avec M. Chadli, le décalage entre la pratique politique du pouvoir et la doctrine était tel que le message véhiculé par le FLN a provoqué des phénomènes de rejet. La cohésion sociale, depuis 1962, ne doit rien au FLN, parti unique, peut-être parce que la forme d’organisation du pouvoir n’en avait pas besoin.
Cela étant, le nationalisme algérien, qui est, avant tout, la volonté tendue vers l’affirmation de l’Etat et de la nation comme objectif essentiel, implique une dynamique de cohésion sociale, une puissance économique et une intégration politique.
Chacun de ces facteurs a subi des mésaventures dont l’impact sur ce but primordial devient, à présent, plus évident. Le système de pouvoir a souffert d’avoir laissé dévalorisé progressivement, à partir de 1976, l’analyse politique l’entraînant à sous-estimer le poids de la démographie sur ces racines mêmes. Enfin, de façon similaire, la finalité économique a été perdue de vue. Les messages provenant de la société se diluent, quant à eux, en chemin, rendant urgent la nécessité de réhabiliter les fonctions d’intégration de l’Etat. Telles sont les principales questions de principe sans cesse remises en question.
. Démographie et cohésion sociale
Les caractéristiques démographiques de la population algérienne sont telles, qu’elles ont submergé les institutions de la cohésion sociale, les obligeant à répondre aux besoins du court terme. Mais en même temps, l’art et la culture qui auraient pu offrir des repères et encourager les initiatives individuelles, se sont anémiés.
- Une cohésion sociale asphyxiée par le nombre :
La population algérienne doublait tous les vingt ans environ ; de 8,5 millions, en 1954, elle passe à 16,5 millions au recensement de 1977, pour atteindre 26,5 millions en 1993. Selon les différentes études, cette croissance démographique est liée directement à l’amélioration spectaculaire des conditions de vie, réduisant de façon substantielle la mortalité infantile et améliorant l’état de santé moyen (2,2 lits d’hôpitaux pour cent habitants, un médecin pour mille habitants).
Mais de tels indicateurs ne sont pas significatifs, notamment au regard de la mortalité infantile qui reste encore importante, de l’existence de certaines maladies transmissibles, et, enfin, de l’incohérence, aggravée par le manque de performance, de l’infrastructure hospitalière et médicale.
Le taux d’accroissement naturel a varié entre 3,2 et 3% pendant la période 1962/1999. L’Algérie voyait s’accroître sa population, chaque année, de près d’un million de personnes. Population jeune, dont près de 60% a moins de 20 ans, urbaine à 71%. Sa croissance rend insoutenable, dans les conditions de gestion, les efforts déjà consentis en matière scolaire, de logements et d’emplois. C’est l’expression la plus frappante des tendances négatives citées plus haut : l’amélioration substantielle des conditions de vie après l’indépendance au lieu de diminuer la natalité, l’a encouragée. Quant à l’Etat au lieu d’adapter ses méthodes de gestion au nombre, il les a poursuivi à l’identique, privilégiant la performance quantitative sur la qualité de son service.
La famille algérienne s’est caractérisée par une évolution vers une fécondité quasi naturelle. Faites des enfants, la collectivité semble disposée à s’en occuper ! L’Etat peut tout et dit tout faire. Conjonction entre une tendance vitale et une théorie politique. L’étatisme tant décrié est, avant tout, l’allié de la démographie incontrôlée. Néanmoins, cet étatisme a permis, aussi, d’améliorer l’accès à l’eau potable – 60% des logements y étaient raccordés – à l’électricité pour 80%, et à la communication pour 75% des ménages qui disposaient d’équipements TV et radio.
La population active est passée de près de 3 millions en 1977 à 5,9 millions en 1990. Près de 250 000 personnes se présentent chaque année sur le marché de l’emploi ; le taux de chômage étant établi, en 1994, autour de 25% de la population active soit près de 1,5 millions de personnes.
Une telle croissance entraîne, dans une situation d’inefficacité économique, et d’inadaptation des méthodes de gestion, une recrudescence des mouvements migratoires vers l’étranger, en particulier, pour les cadres diplômés et expérimentés, dont le nombre, par suite des politiques successives, atteint selon certaines estimations, 90 000.[1]
La demande potentielle de logements était évaluée à un peu plus de 300 000 annuellement, sur la base d’un taux d’occupation de 6 personnes par logement. En 1980, un expert algérien déclarait à un séminaire sur l’habitat : « Pour maintenir à son niveau actuel le taux d’occupation de logements, l’Algérie devra produire 2 millions de logements ; exactement le parc immobilier actuel de l’Algérie. Autrement dit, Alger plus Oran, plus Annaba, plus Constantine, Jijel, Tablat, et la plus petite bourgade du Sud, c’est deux millions de logements ; par conséquent c’est une autre Algérie qu’il faudrait construire, ce qui est différent de deux millions de logements à Bachdjarah, Garidi[2] ; la masse de béton sur les terres fertiles de Mitidja et toutes ces cités dortoirs qui viendraient camper autour des grandes villes ». Le journaliste poursuit : « Nous avons en 1994 une idée plus précise des choix inverses des idées de notre urbaniste, qui ont été retenus alors. Nous en payons le prix fort. »[3]Encore un effort détourné de sa finalité initiale ! Exemple frappant du développement contrarié dans l’espace et qui fait douter de l’effort pourtant remarquable qui a été consenti. Il en est de même pour le secteur éducatif.