En vérité, le nationalisme est un … Car il ne peut exister que dans cette unité essentielle qu’il aide à s’accomplir dans l’action et les crises. Il ne peut se restreindre à une période, car il est permanent. Que la pratique politique des cadres s’en écarte par myopie, manipulation ou par ambition personnelle, n’enlève rien à sa valeur. C’est une idéologie qui irrigue l’appareil de pouvoir. Cela peut difficilement être méconnu.
Le vrai problème réside dans le caractère informel de cette idéologie. Elle est « un langage dans le langage »[1]. En Algérie, on ne la comprend ou en en devine les contours que dans le re-déploiement interne de l’action ou dans l’ensemble des réponses apportées aux crises.
Rien de bien particulier à l’Algérie, dans tout cela. C’est bien l’idéologie nationaliste qui a guidé le PCF, en France, dans ses prises de position su la guerre de libération en Algérie. Quelle idéologie a réellement motivé la politique étrangère de l’ex-URSS ? Etait-ce vraiment « l’internationalisme prolétarien » ? En quoi la Russie actuelle s’en distingue-t-elle ? quel est le facteur qui a uni les partis politiques, en France, dans les négociations du GATT ?
Cela étant, il est peu d’observateurs, objectifs, de la vie politique algérienne qui ne reconnaissent l’exemplarité des efforts issus de cette pensée nationaliste, tant pour mener à bien un long combat, que pour construire des institutions et une économie. Mais, les bilans et analyses, qui se distinguent souvent par leur caractère global, tendent, essentiellement, à démontrer, outre l’échec, l’impasse.Tout se passe comme si la moindre crise était, nécessairement, la preuce de cet échec.
Il serait cependant plus réaliste de reconnaître qu’en Algérie, il y a des échecs et non un échec. Pour l’instant, si les échecs sont multiples, ils sont encore loin de constituer un échec global, donc une impasse, car il s’agirait, alors, de la rupture du lien social. Il faut savoir garder un jugement serein et comprendre les causes profondes des difficultés rencontrées. Quel peuple aurait pu traverser autant d'épreuves tout en demeurant fidéle à ses valeurs ?.
Une nation n’existe pas en un jour. Elle ne se décrète pas, non plus. Mais, par contre, une fois qu’elle est, elle s’expose, sans cesse, à des tensions existentielles, externes et internes. Et puis, il n’est pas évident que depuis trois décennies le monde actuel accepte une certaine idée de la nation, c’est-à-dire un partenaire apte à échanger sans disparaître ; ce qui donne plus d’intérêt à la recherche des raisons pour lesquelles on affirme l’impasse de l’idéologie.
La question n’est pas aussi simple qu’elle le paraît. Et les réponses encore moins. Très souvent, dans certains mouvement politique, l’on entend dire que les enjeux de la guerre d’indépendance étaient limités. Que ceux de la construction sont autrement plus compliqués.
De telles affirmations conduisent à poser les questions de principes suivantes : si ces affirmations étaient fondées, pourquoi le système et les hommes ont eu les plus grandes difficultés à préserver l’élan initial, par la suite ? Pourquoi, aussi, avec plus de moyens, est-il plus difficile de maintenir intact la cohésion essentielle de la nation ?
Etait-il vraiment évident que le peuple allait suivre, spontanément, l’insurrection déclenchée le 1er novembre 1954 ? Etait-ce tout aussi aisé de maintenir une unité de combats et de négociations pendant sept ans et demi ? Ce combat n’était donc pas uniquement armé. Il aurait été, alors, réducteur.
Dans des situations semblables, d’autres mouvements ont dû attendre et accepter bien des compromis sur leur vérité essentielle et, donc, sur leurs revendications. Quarante ans de guerre pour unifier le Vietnam. Près de cinquante ans, en Palestine, pour signer un accord d’autonomie pour des territoires que la communauté internationale reconnaissait, pourtant, comme « occupés ». Trente an de guerre en Angola, ne peuvent pas faire oublier une lutte centenaire de l’IRA. En dansant le « toï-toï », Nelson Mandela exprimait sa joie de voir rendu, aux noirs, un pouvoir qu’ils avaient perdu … il y a trois cent ans.
Le combat mené par les guérilleros algériens est le seul, semble-t-il, qui se soit achevé sur la base des revendications initiales : l’indépendance dans les limites territoriales reconnues par l’ancienne puissance coloniale et sans statut particulier.
Ces quelques exemples montrent que le combat pour la libération est tout aussi complexe, dans la vie d’une nation, que les efforts pour la construction. Mais, dans ce dernier cas, les nerfs se détendent, la vigilance s’émousse, l’homme retrouve ses instincts, et recherche dans d’autres idéologies ce qui lui apportera, croit-t-il, le bonheur, oubliant très vite cette même vérité essentielle qui l’a conduit à affirmer son aptitude à l’existence autonome.
En quoi l’Algérie s’est-elle crue sortie d’un combat ? Pourquoi ce combat contre ses
propres contraintes devait-il brutalement cesser, alors que d’autres peuples continuent de souffrir ?
Car, c’est là l’un des principaux messages du nationalisme, le combat n’était pas contre un pays, mais contre un système d’exploitation dont il faut comprendre les causes et dont les effets ne
disparaissent pas, miraculeusement, avec les indépendances. Pour mener à bien cet effort, il ne peut être cloisonné et se limiter à l’indépendance juridique formelle : l’anticolonialisme
n’est pas une fin en soi.
C’est, d’abord, un combat d’un peuple contre lui-même et pour sa survie. Le plus grand combat est toujours contre soi-même, car, c’est celui qui consiste à reconnaître, d’abord, ses propres responsabilités dans le fait d’avoir été colonisé et dans le sous-développement de son pays. Perdre de vue cet objectif, affaiblit le corps social et détourne le pouvoir de sa fonction principale pour se complaire dans le populisme. Si le nationalisme a su redonner ses marques à une société longtemps aliénée, le modèle de société issu des luttes partisanes pour le pouvoir est en revanche l’une des causes permanente de tensions.