Beaucoup en Algérie et plus encore à l’étranger ont cru percevoir dans certains événements douloureux l’expression d’une remise en cause de la légitimité d’une logique issue d’un mouvement lancé le 1er novembre 1954, il y aujourd’hui cinquante trois ans.
Comme si l’on voulait détruire l’esprit et la mémoire collective. L’Algérie se souvenait, brutalement, de ce qu’elle avait été, de ce qu’elle avait fait, et pourquoi elle l’avait fait. Il lui restait encore à comprendre pourquoi elle avait oublié et, alors, à retrouver les voies de la mémoire collective.
Lorsque la mémoire s’éveille, on s’interroge sur le sens de la vie commune, et sur l’évolution du lien social. Les références, les repères permettent à l’homme de garder un sens à sa vie. Trente années d’indépendance avaient, sinon érodé, du moins estompé quelque peu ces repères.
L’histoire montre aussi que la disparition violente de ces repères consolide, souvent, la mémoire collective : ce fut le cas à propos de l’assassinat de Kennedy ou de celui de Gandhi. La force de ces événements renforce la conviction de Paul Valery qui disait que: « L’histoire est surtout Muse » ; oui lorsque les hommes savent l’incarner.
Chaque nation semble, ainsi, créer une forme de pouvoir, en vue d’un bien commun et en harmonie avec ce qu’il est convenu d’appeler leur génie propre ou selon le terme de Fernand Braudel « leur identité »; celle-ci étant plus ou moins déterminée par l’espace, le temps, le climat, la culture, etc. l’identité d’un pouvoir est le produit historique d’un processus qui le caractérise, le façonne, au cours des siècles, et le légitime.
Il n’existe pas de « gouvernement » qui soit une création ex nihilo ou le résultat d’une réflexion de juristes émérites. L’art de ceux-ci est de savoir donner, à chaque étape importante de ce processus, son expression logique et légale. Les plus belles constitutions sont sans effet lorsqu’elles n’expriment pas les logiques profondes qui guident la marche incessante de tout pouvoir vers l’une de ses principales finalités ; qui est d’assurer, à la communauté nationale, les bases de son équilibre, en aménageant par des mécanismes et des formes appropriées la participation de tous aux décisions et particulièrement celles dont l’impact sur le destin de la nation est déterminant.
La légitimité d’un pouvoir est entièrement dans les mécanismes permettant aux citoyens de se sentir spontanément concernés et auxquels ils adhérent. Créant et renforçant sans cesse les liens qui unissent la communauté nationale.
Savoir repérer les flux vitaux de ce processus et proposer des systèmes de participation aux différentes étapes de décision, semble être une condition dirimante de pérennité de la puissance d’une nation et donc de la durée de son pouvoir tant sur les plans interne qu’externes.
En Algérie, depuis 1954, un grand nombre de responsables se sont succédés aux instances supérieures de direction du FLN/ALN, puis de l’Etat, soit en raison de leur disparition soit par suite d’une crise politique. Ce qui frappe dans l’histoire du pouvoir en Algérie c’est la continuité du processus, malgré ces changements dans les hommes. Cette continuité est complexe : car complexe est à la fois le profil d’hommes qui sont appelés à y participer, leurs motivations et les modes opératoires de leur désignation.
Quand les luttes partisanes rendent encore plus opaques le sens du lien social ; quand les moyens se confondent avec les fins ; on éprouve le désir de comprendre, en exerçant sa raison, non pour approuver ou condamner ; ou encore comment une logique peut être efficace dans sa continuité et dans le long terme, alors que les événements du court terme tendent, à priori, à contre dire cette même logique? C’est en recherchant dans une relative opacité cette logique profonde que les hommes assument leur mission. Comment chaque citoyen peut être responsable du destin de la nation ? C’est l’un des fondements de la démocratie. Pour cela il est indispensable de repérer la logique profonde qui guide les mouvements tout en sachant donner leur vraie place aux événements conjoncturels. C’est bien l’une des clés de l’éternité d’une nation.