En Algérie, l'évènement a consisté, jusqu'ici, en la capacité de la logique du pouvoir à résister aux tensions politiques économiques et sociales. Il a consisté aussi en ses capacités à les mettre en oeuvre et à les utiliser pour la même finalité. Il a consisté, enfin, en ses capacités à anticiper les résistances au mouvement profond de ré‑appropriation d'un espace naturel indispensable à la survie d'une nation.
L'histoire de ces dernières années montre que cette voie a été sans cesse déviée, puis reprise, puis à nouveau déviée, en raison de luttes partisanes. L'on ne peut interpréter autrement les références aux valeurs essentielles qui ont fondé le mouvement pour l'indépendance nationale.
La contestation n'est pas sur la finalité du pouvoir mais sur sa gestion. La finalité, compte‑tenu des marges de manœuvres réelles, ne risque pas et pendant longtemps de changer.
Car l'Algérie ne peut être, (ni se) dérobée, indéfiniment, à sa mission, traditionnelle, de puissance incontournable dans la Méditerranée occidentale, mission que la colonisation voulait y mettre un terme. Cet ensemble économique et culturel, dont le gaz naturel est le moyen stratégique, est indispensable à la stabilité de la région. En conséquence, le retour à la croissance économique et à la mise en valeur des potentialités agricoles, minières, industrielles et humaines de l'Algérie, est un processus inéluctable. L'Europe a besoin d'une Algérie forte en Méditerranée. Si les corsaires, pendant des siècles, étaient une entrave à la montée des puissances au Nord, la misère risque d'être encore plus redoutable pour cette Europe unifiée.
La mission méditerranéenne de l'Algérie implique, aussi, la dilatation de ses échanges avec l'Afrique sahélienne, région qui, par la force des choses, retrouve ses courants, économiques, sociaux et religieux traditionnels. Le développement des pays concernés réside dans leur désenclavement et le retour au trafic transsaharien. Leur avenir ne peut être ailleurs.
L'espace impose, donc, la finalité du pouvoir en Algérie. Mais les tensions sont telles que dorénavant le temps ne peut plus être l'allié de cette finalité. Le temps a fait son temps.
Et les impatiences, qui s'expriment de diverses manières, sont autant de facteurs d'encouragement à créer l'évènement. Mais un évènement fécond, porteur de logiques politiques amenant les différentes composantes de la nation à enrichir, par leur diversité, cette même dynamique. Mais, cette dynamique ne peut se concevoir sans le renforcement d'un pouvoir indépendant, c'est‑à‑dire d'un pouvoir qui ne compose plus sur les vérités essentielles. C'est l'une des conditions susceptibles de clarifier les enjeux et de faire comprendre les intentions des parties en présence.
L'évènement ne peut donc plus être dans la forme, car toutes les ressources en la matière ont été épuisées. La forme, et en l'occurrence il s'agit d'élections et d'expression démocratique, ne peut pas faire oublier la pratique politique de ces années qui ont conduit que toute chose finit par se transformer en son contraire. La forme, alors, serait le nouvel habit de l'ancien ordre des choses, ce que, justement, la contestation rejette.
L'évènement, est alors, effectivement, dans la volonté de rupture avec les hommes et les processus de gestion fondés sur le compromis des valeurs essentielles. Il est temps de comprendre, à l'intérieur et à l'extérieur, les véritables logiques de pouvoir d'une nation, car toutes les voies pour y faire obstacle ont été épuisées. Il est temps de comprendre que le sous-développement n'est pas nécessairement disparition des capacités d'autonomie et de desseins de puissance. Il est regrettable que la reconnaissance de ces logiques ait été au prix de tant déchirements, présents et à venir.
Les centres de pouvoir ont été trop longtemps encombrés par des logiques de remise en cause des finalités nationales pour qu'une recherche d'un nouveau consensus puisse s'effectuer entre elles actuellement. Dans ce cas, ce serait, au mieux, refermer le système encore davantage et accentuer ainsi les ruptures qui s'ensuivront.
C'est là où réside l'une des clés d'ouverture. Le consensus appelle la disparition du mode de gestion. Celui-ci, sans s'en rendre compte, a fonctionné, sinon dans la forme, mais, en définitive, dans le fond, sur la base de structures économiques héritées du système colonial. Malgré sa volonté sincère et engagée de révolution économique et sociale, le nouveau système a poursuivi la gestion d'un modèle d'accumulation coloniale qui à joué contre lui. Il a finalement échoué dans son projet de construction économique libéré du système néo‑colonial. Les débats sur le nouvel ordre économique international l'ont suffisamment explicité.
Que les potentialités fabuleuses de l'Algérie ne soient pas, à ce jour, mises en valeur, rationnellement, en est l'une des conséquences. Cette inefficacité, ou encore cette « mal gouvernance » est due aux erreurs internes, certes, mais l'on a pas suffisamment réfléchi, aussi, sur les logiques souterraines qui continuaient à irriguer les centres de décisions économiques. Un barrage, par exemple, répond à un schéma d'aménagement qui, lui-même, met en œuvre une vision politique de l'occupation de l'espace. Lorsqu'on l'oublie, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des problèmes de distribution d'eau nés d'une autre vision d'occupation de l'espace. A quoi sert d'incriminer le barrage ; il a correctement assumé sa mission !
Les responsables qui se sont succédés, ont fini par accréditer cette idée, parce que la recomposition du pouvoir économique ne s'est pas effectuée vers l'intérieur. Il est pour le moins étrange que l'Algérie, malgré les sommes colossales destinées à transformer la société, se retrouve devant les mêmes débats politiques qu'en 1962 : chômage, logement, violence, recherche d'un consensus sur le pouvoir, etc.
C'est en cela que l'on ne peut conclure qu'à l'émergence d'un post‑nationalisme, en Algérie, qui est condamné à poursuivre une logique de pouvoir trop longtemps bridée et qui trouvera dans les frustrations de la population l'élan nécessaire à son dynamisme. A trop vouloir contrarier les forces qui s'exercent depuis plusieurs siècles, à trop vouloir créer le vide devant elles, un véritable appel d'air est en train de se produire. Et, une nouvelle fois, il faudra prendre garde à ne pas fabriquer une image de synthèse de ce mouvement. La meilleure des politiques sera celle qui reconnaîtra ce droit à l'élan autonome, à inventer sa propre vie et, donc, au développement.
Cette fois‑ci, ses modes d'expression seront, probablement, en harmonie avec le temps, l'espace et les logiques internationales. Elles ne déboucheront pas nécessairement sur une réussite totale. Mais, pour l'essentiel, elles auront eu la possibilité de se délester de ce qui corrompait la juste appréciation des finalités.
L'évènement est, donc, dans la juste compréhension de la contestation. Si elle fait voler en éclats une pratique du pouvoir, c'est parce que celle‑ci est devenue impuissante à concrétiser les idéaux du nationalisme qui animent la logique de pouvoir. Il peut, d'ailleurs, arriver que cette contestation s'exprime dans un autre langage. Car, nous savons déjà, que le nationalisme est un « langage dans le langage ». Mais, même ce nouveau langage est menacé dans son existence si, très vite, il ne montre pas ses capacités à recomposer, véritablement, les invariants du pouvoir pour relancer la dynamique de croissance et de cohésion nationale.
C'est vers le « pourquoi » des choses que doit se tourner l'analyse politique. Car le moment n'est plus dans la contestation des hommes, ni dans les louanges de ceux qui se proposent de les remplacer. Cela n'intéresse plus personne car, mieux que quiconque, l'opinion sait qu'à système inchangé, le résultat sera, encore plus vite, le même. En d'autres termes, si la classe politique continue à débattre du « comment », c'est qu'elle est décidée à faire perdurer un certain système.