Le droit des peuples à exister comme nation voila l’enjeu du 21 éme siècle.
Les « jeux politiques » obscurcissent sans cesse l’objectif en investissant la pensée et l’action par le doute, d’une part, et les luttes partisanes, d’autre part.
C’est d’avoir ignoré ces données, qui étaient évidentes pendant la guerre de libération, que le visage de l’Algérie, au cours des années 90, fut si contrasté, au point que certains furent tentés par la quête d’un nouveau consensus ou d’une autre vérité essentielle. Chaque atout est devenu, très rapidement, un handicap. Car les politiques mises en œuvre ont perdu de vue, dans l’action, l’enjeu principal : l’existence de la nation. Il en fut, ainsi, aux plans sociaux, économiques et institutionnels.
Toutes les analyses politiques partent des prémices que seul le pouvoir est responsable dans la mesure où tout émane de lui. Parce que, semble-t-il : « toutes les sociétés historiques paraissent avoir été entraînées vers cette constitution où toute vie affleure du pouvoir. Constitution despotique, où il n’y a de richesse, de puissance et même de liberté que dans le pouvoir, de sorte qu’il est l’enjeu de toutes les convoitises, et que ses détenteurs ne peuvent se mettre à l’abri d’une compétition génératrice d’anarchie qu’en se fortifiant par leur propre divinisation ».[1] L’on en conclue rapidement que, le plus souvent, les peuples sont innocents.
Mais cela n’est vrai que superficiellement. De ce fait, rares sont les études qui déterminent la part de responsabilité des peuples, bien que l’adage dise : « qu’on a toujours les gouvernements que l’on mérite ! ».
Dans le cas algérien, il l’est, en partie. En effet, par suite d’une véritable adoration démagogique des qualités attribuées aux « masses populaires », l’on a eu tendance à dévier le nationalisme, dans l’action économique, sociale, et culturelle, vers le populisme et le clientélisme. Combien de temps aurait duré la guerre d’Algérie si ses dirigeants avaient été « populistes » ? Peut-on mobiliser une population pour une longue guerre en étant « populiste » ? Le nationalisme est innocent dans l’émergence de ce mal. Il a été l’alibi, après l’indépendance, pour camoufler les ambitions individuelles.
Et c’est ainsi que, depuis cette date, par la magie des recettes encore modestes des hydrocarbures, les politiques sectorielles se sont transformées en appareil à « faire du chiffre » pour couvrir les besoins de la population. Les lois de l’économie ont remis en cause cette finalité. Comment prendre en charge les besoins essentiels d’une population qui depuis près d’un siècle avait été aliénée et expropriée et ne pouvait plus cultiver ses terres ? Les aspirations de la population se focalisant alors sur son maintien dans les villes. La démagogie et le populisme sont devenus les fondements d’une nouvelle science économique, avec ses théoriciens. [2]
Si bien qu’à travailler sur ce qui n’était qu’un moyen, les chiffres, au lieu de poursuivre la dynamique nationaliste du combat qui est le contraire de « l’unanimisme », on a aggravé la désarticulation des structures de la société, tout en faussant l’une des valeurs fondamentales du nationalisme originel ; la cohésion sociale.
Les tendances populaires, négatives, à l’anarchie, au refus de l’autorité, à l’indiscipline ; la dévalorisation du travail, le gain facile, etc. , ont trouvé dans le slogan « un seul héros, le peuple », curieusement apparu immédiatement après le cessez-le-feu, en mars 1962, puis dans le socialisme, l’alibi à toutes sortes d’expériences, et de théories qui, pendant près de trente ans, sont devenues les références des programmes économiques et sociaux et les ont embourbés. N’avoir pas prix conscience de la présence de ces tendances, a occulté l’enjeu initial, tout en préparant la crise du pouvoir. Celui-ci, intoxiqué progressivement par les images « parasitées » ou virtuelles de sa propre société, s’est trouvé brutalement contraint d’affronter une contestation qu’il croyait avoir encouragé ver d’autres cibles !
Les pires tendances sociales ont pu ainsi se frayer un chemin en minant la pensée nationaliste et en se l’appropriant, pour la déformer. L’envie s’est voilée sous le vocable de désir de promotion sociale, ou même de lutte des classes [3]. Le besoin de justice sociale a été colonisé par l’égalitarisme. Le féodalisme s’est approprié la solidarité et des pans entiers d’un jeune Etat. L’ignorance s’est infiltrée, en contrebande, derrière la généralisation de la scolarité.
L’obscurantisme a enfin magnétisé la soif de culture et le désir de donner un sens à la vie, devant tant de bouleversements. Autant de maux, pourtant dénoncés dans l’un des textes fondamentaux de l’Algérie, sa charte nationale adoptée en 1976.
Ces maux, que le nationalisme avait cru dépasser dans le combat, se sont coulés, tout naturellement, dans le moule des institutions, faussant les critères d’élaboration et surtout d’évaluation des politiques mises en œuvres.
Et ces maladies avaient leur propre « système de défense », car toute velléité de rectification de ces idées adventices, était étouffée. Ceux qui préconisaient ces corrections étaient brocardés au mieux comme technocrates, au pire comme petits bourgeois. Et il s’est trouvé certains intellectuel, installés aux portes des pouvoirs, pour fonder ces accusations, et, plus tard, pour réclamer, après leur éviction, un régime démocratique et dénoncer le populisme qu’ils ont servi.
Cette « philosophie », véhiculée dans toutes les sphères, a eu comme conséquences de brouiller les pistes, de rechercher bien loin les causes des crises et de justifier la mise en question des principes fondamentaux.
Le progressif manque d’imagination de l'appareil institutionnel et, par conséquent, l’engourdissement de sa capacité à anticiper les évènements, sont dus, pour une grande part, à l’infiltration de ces tendances à travers un grand nombre de centres de décisions. Un politologue illustre comparait le pouvoir, dans toute société, à une salle des machines comportant différents instruments de conduite d’un navire. Cette image peut aider à comprendre les enjeux et les perturbations qui peuvent advenir. Si des interférences viennent troubler le sens de la conduite, il revient à la salle des machines de procéder aux adaptations de parcours et, ainsi, garder le cap. Mais, si ces perturbations s’emparent de la salle des marches, alors il n’y a plus de commandement.
La guerre de libération a bien fait refluer ces tendances grâce, littéralement, à la rigueur de ses combattants.[4] L’indépendance et la crise d’autorité les ont, dans un certain sens, libérées ; c’est-à-dire, qu’elles n’ont pas étaient canalisées et maîtrisées.
Il ne s’agissait plus alors d’un problème de lutte pour le pouvoir, mais de lui redonner ses repères. C’est ainsi que l’on peut interpréter le tout récent discours du 05 juillet 2007 du Président Bouteflika. : retrouver les marques du pouvoir dans la pensée et l’action qui lui ont donné naissance afin de re-conforter la cohésion sociale mise à mal par un « solidarisme » qui a envahi l’action et la pensée politique au sommet.
[1] Bertrand de Jouvenel, du Pouvoir, le livre de poche, p,280
[2] Ce sont d’ailleurs les mêmes économistes qui à présent prêchent la rigueur et l’économie de marché. Une étude comparée des ouvrages économiques des années 70 et des années 80/90 montrerait amplement « ce savant » glissement.
[3] Villers, l’Etat démiurge. Le cas Algérien,, l’Harmattan, Paris 1997.
[4] Qui n’ont jamais eu un comportement manichéen, car ils ont eu aussi à combattre ces tendances dans leurs propres rangs. La conviction et la foi dans la justesse d’un combat exclut bien la complaisance.