Comme dans son précédent ouvrage, le capitalisme que décrit A Gorz, demeure intact avec ses appareils de domination tandis qu'en face, la communauté du numérique produit une image utopique d'un monde au-delà du capitalisme.
Tordant de façon intéressante la lecture que nous faisons de ce nouveau stade du capitalisme, A. Gorz introduit un correctif important : la thèse que le capitalisme cognitif est l'autre nom de la crise du capitalisme ( p. 82). Autrement dit, qu'il n'y a pas de possibilité d'un régime stable ou viable du capitalisme cognitif . Ce dernier n'est pour lui que le nom de la contradiction de l'appétit dévorant du capital de subsumer directement les sphères du savoir, de la vie et de la culture à travers leur réduction à de la connaissance conçue comme un quantum d'informations codifiées, traitées, homogénéisées et homologuées par les NTIC. Ce projet se heurte immédiatement à une contradiction interne. Cette thèse a le mérite de refuser le déterminisme technologique et une nouvelle version NTIC de Bernstein , ce théoricien " révisionniste " du marxisme pour lequel " le mouvement est tout et le but n'est rien " (le capitalisme s'en charge). Elle a le défaut de réduire l'épaisseur historique du troisième capitalisme, qui a déjà près d'un quart de siècle d'existence, à une convulsion passagère qui ne sortirait pas réellement d'un régime post-fordiste.
Quant à cette dissidence, ne pourrait-elle pas annoncer moins un monde à venir débarrassé du capitalisme, comme les dissidents russes annonçaient la chute du socialisme réel, que les formes concrètes ici et maintenant de vie sous l'horizon déjà actuel du nouveau capitalisme ?
En ce sens, l'auteur de l'immatériel insiste trop sur l'exode de la valeur dans l’immatériel. Il développe très peu le modèle, pourtant omniprésent dans le monde des libres enfants du numériques, du réseau comme alternative tant au modèle du marché qu'à celui de l'Etat. Le capitalisme cognitif ne serait-il pas une tendance déjà agissante, un virtuel et non pas un possible ni même la possibilité de la crise maximale du capitalisme ?
Je crois deviner que ce qui gène André Gorz dans la thèse du capitalisme cognitif, c'est cette acceptation que la mutation et les occasions révolutionnaires ou de réels changements se produisent au sein du capitalisme. Nous avons l'air d'accréditer que toute sortie du capitalisme est impossible. Dit dans le jargon de la vulgate marxiste-léniniste que nous discutons mode de régulation et non rapport de production. Pourtant, replacer les NTIc et leur appropriation massive au coeur de la tentative d'installation d'un nouveau régime de capitalisme que nous sommes en train de vivre, c'est pourtant bien arriver à la question des rapports juridiques de production.
On comprend dès lors la nouvelle bataille des enclosures (des clôtures) à laquelle nous assistons actuellement, notamment les procès divers qui pleuvent et les arrêts qui vont dans tous les sens : le nôtre, celui de la mise en commun ; l'autre, celui de la réaffirmation violente de la propriété privée, des conditions et conventions juridiques à mettre en place pour sauvegarder la possibilité pour les entreprises de faire du profit mais aussi et surtout ce qui se joue (logiciels, génome, culture, droit d'auteurs) dans les cession s ADPIC (ou Trips en anglais) de l'OMC : la survie de la légitimité marché.
La dénonciation de la marchandisation du monde (thème connu et juste du mouvement no-global et anti-mondialiste) ne doit pas dissimuler la démarchandisation formidable qu'opère le réseau numérique qui met en crise la possibilité d'exécuter les droits de propriété dans un nombre d'autant plus croissant de domaines que la part de la production matérielle décroît vertigineusement ( en termes absolu mais surtout en terme relatif
Le mouvement des communautés numériques non seulement découvre de nouveaux espaces de création de coopération, mais comme les colonisateurs d'un nouveau monde, il assure ses arrières et invente et secrètent des règles et des normes nouvelles. Il est constituant et ne reconnaît plus la législation de l'ancien monde de la vieille économie. Alors celui-ci envoie périodiquement ses soldats, ses magistrats, ses avocats espérant greffer le vieil ordre sur le nouveau monde. Mais ces campagnes sont déjà très défensives. La vitesse avec laquelle le monde numérique coopératif découvre et en même temps déclôture ( révèle, rend public) fait que les clôtureurs sont toujours en retard d'une palissade. En ce sens il y a une différence cruciale avec le mouvement des clôtures du XVI°-XVIII° siècle. Les attaquants et les défenseurs ont changé de camp. Le mouvement social qui défendait les terres communes en 1750 avait toute la modernité de la technique, de la science, la puissance urbaine contre lui : il résistait. Le mouvement du libre, et plus généralement du numérique a cette fois-ci l'initiative : chaque nouvelle invention le sert : le haut débit, la compression numérique, le WIFI, le freenet, l'invasion de la production matérielle par la production assistée par ordinateur, l'accroissement astronomique des puissances des mémoires avec la- conquête du nanomonde atomique du vivant.
En face la théorie de la propriété inventée pour le capitalisme Industriel (1750-1975) est constamment sur la défensive et réactionnaire dans ses projets de clôture. Car la véritable source de valeur repose dans la connaissance et celle-ci hait, fuit la clôture. Ce n'est plus seulement l'innovation qui est en cause (cette dernière s'accommodait du compromis du brevet) c'est la capacité d'inventer. Sans le numérique, le réseau, l'espace public (un espace public fort éloigné j'en conviens du vieux service public et des vénérables entreprises publiques de la production matérielle), l'économie du capitalisme tombe rapidement en panne.
Ne doit-on pas rapprocher l'impasse de la tentative de normalisation de l'Internet, sa mise au pas marchande, la crise de comptabilité des entreprises, du retour des vieux démons de la destruction , de la guerre dans toute une fraction du capitalisme qui appuie l'administration américaine à l’heure des faucons
Origine : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=1145