La privatisation dans le secteur de l'éducation est une réalité historique dans certains pays et conjoncturelle dans d'autres. l'expérience canadienne du Québec mérite d'être connue. extrait d'un article deMarie Blais, vice-présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) in Collectif d'analyse politique http://cap.qc.ca.edu/2008/09/10/la-privatisation-en-education-une-realite-dissimulee/
C’est dans les nations hautement industrialisées, plus particulièrement anglophones, que se trouvent la plupart des défenseurs et des promoteurs de la privatisation. Depuis plus de 20 ans, différentes formes de privatisation se sont développées et sont maintenant considérées comme la norme.
Dans les pays en voie de développement, différentes formes de privatisation favorisent la mise en place des services éducatifs dans des zones où ceux-ci n’existaient pas. Dans les projets éducatifs nouvellement créés, souvent financés par la Banque mondiale, certaines formes de privatisation, notamment des PPP, apparaissent comme une solution.
Le transfert des tendances à la privatisation des nations hautement industrialisées vers le monde nouvellement industrialisé et en voie de développement est étroitement lié à des processus plus larges de mondialisation, d’occidentalisation.
La refonte de l’État
Les différentes formes de privatisation reflètent et renforcent les changements qui surviennent dans le rôle, les formes et les modalités de l’État moderne. On passe d’un État unitaire, du gouvernement à la gouvernance. Ces processus de réforme ne doivent pas être vus comme de simples stratégies de décentralisation et de déréglementation, il s’agit d’un processus de re-réglementation.
L’État n’abandonne pas le contrôle qu’il exerce sur les services publics mais établit une nouvelle forme de contrôle. Plutôt que d’utiliser des systèmes administratifs traditionnels afin d’assurer l’organisation ou la gestion des services, il fait appel à des organismes non gouvernementaux (ONG), des entreprises privées, des philanthropes qu’il guide à distance, qu’il supervise. Ces organismes deviennent des acteurs clés dans le secteur de l’enseignement public.
Cette nouvelle conception induit que l’État créé des marchés, ouvre des possibilités, remodèle et modernise. Ce remodelage de l’État ne s’opère pas seulement dans le secteur de l’éducation. Des tendances similaires se retrouvent dans les autres domaines des services de l’État tels que les services sociaux et les services de la santé.
La promotion de la privatisation
Les discours sur le choix, la responsabilité, l’efficacité prônés par des organismes importants et influents, qu’ils soient nationaux ou internationaux, gouvernementaux, non gouvernementaux ou privés promeuvent des réformes introduisant différentes formes de privatisation.
L’OCDE, l’Union européenne, l’UNESCO, la Banque mondiale et le FMI et l’OMC ont souvent adopté des approches différentes mais elles cherchent à imposer des agendas et des réformes similaires. Le vocabulaire peut diverger mais les objectifs restent les mêmes.
Inégalités dans l’accès à l’éducation
La concurrence entre le privé et le public, animée par les choix des parents et des élèves et allant de pair avec un financement proportionnel au nombre d’élèves, introduit des pratiques ouvertes, mais aussi dissimulées, de sélection des plus performants. Ces processus peuvent entraîner une ségrégation et une homogénéisation des populations scolaires. Des disparités croissantes entre les catégories socio-économiques peuvent apparaître et avoir des effets importants sur l’égalité d’accès à l’éducation.
Le nouveau management public impose de nouvelles valeurs
Le nouveau management représente davantage que la simple supervision, il possède la capacité de remodeler les organisations et, de fait, de les remodeler à sa propre image.
En introduisant des concepts tels que objectifs, compétition, leadership, esprit d’entreprise ou encore des pratiques liant la rémunération et la performance, il transforme les activités des enseignants, leurs valeurs, leurs missions. Il fait entrer en jeu de nouveaux rôles et de nouvelles relations, ceux de clients, de consommateurs et des concurrents, ceux du manager, du partenaire sous-traitant, de l’évaluateur/inspecteur/superviseur, et il exclut ou marginalise les anciens rôles basés sur la loyauté et des relations de confiance.
Ce nouvel environnement engendre une culture où l’intérêt particulier domine au détriment des préoccupations éducatives.
Des valeurs qui transforment les rôles
Ces tendances changent les relations interpersonnelles au sein des établissements : le chef d’établissement se convertit en gestionnaire, l’étudiant devient un consommateur, un client et l’enseignant se réduit à un technicien.
À la faveur d’un rythme accru, d’une intensification du travail et de la rémunération à la performance, la sociabilité au sein de l’établissement décline. Les relations professionnelles s’individualisent de plus en plus et les discussions de nature professionnelles régressent.
Un écart apparaît entre les valeurs, les objectifs et les perspectives de la direction et du personnel enseignant. La direction se préoccupe principalement de l’équilibre budgétaire, du recrutement, des relations publiques et de la gestion de l’image, tandis que le personnel enseignant est soucieux de la formation, des programmes d’études et des besoins des étudiants.
Les relations de travail et des conditions d’enseignement se dégradent
Les tendances à la privatisation modifient les conditions d’enseignement, favorisent une plus grande flexibilisation du travail des enseignants et l’embauche de personnel à statut précaire. Une rémunération différenciée de ces derniers engendre une différenciation entre les enseignants.
La privatisation a provoqué un remodelage des relations de travail et des conditions d’enseignement. Le rôle des organisations syndicales s’amenuise et le principe même de négociation collective est remis en cause.
Une vision marchande de l’éducation
L’éducation devient davantage une marchandise bénéficiant à un individu et à son employeur, qu’un bien public qui profite à la société dans son ensemble.
De ressource partagée que l’État doit à ses citoyens, l’éducation se réduit à un produit de consommation pour lequel c’est en premier lieu l’individu qui doit prendre ses responsabilités, car c’est l’individu qui récoltera la récompense d’être éduqué.
Une nouvelle vision de l’éducation en tant que bien privé au service des intérêts de l’individu, des employeurs et de l’économie se substitue à une vision de l’éducation en tant que bien public au service de toute la communauté.
Ces différentes formes de privatisation modifient totalement la vision que la société doit avoir de l’éducation. Elle changent la manière dont l’éducation est assurée, organisée, gérée, dont le programme d’études est déterminé et enseigné, dont les performances des élèves sont évaluées, et dont les élèves, les enseignants, les établissements scolaires sont jugés. Ces tendances occasionnent des changements de rôles, de positions et d’identités qui engendre un contexte où les rôles d’enseignant, d’apprenant et de parent se trouve modifiés.
La privatisation est aussi un outil politique. L’État n’abandonne pas uniquement sa capacité à gérer des problèmes sociaux et à répondre aux besoins sociaux mais favorise un ensemble d’innovations, de changements en matière d’organisation, de nouvelles relations et de nouveaux partenariats sociaux. Ce ne sont pas uniquement l’éducation et les services éducatifs qui subissent ces tendances à la privatisation, mais la politique éducative elle-même qui est en voie de privatisation.
* Marie Blais, vice-présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)