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pour ceux qui souhaitent réfléchir sur les fondements du débat je propose ce texte dont l'objectivité intellectuelle est patente

" Mais la réalité empirique des sociétés démocratiques et industrielles est toute autre. Il y a des classes, il y a des conflits entre les classes. Et, tout libéral que veuille être un État, il ne pourra éviter de prendre en compte ce fait que lui impose la société civile réelle. À ne trop voir que le caractère mythologique de la notion marxiste de « lutte des classes » on risquerait, jetant le bébé avec l’eau du bain, de ne pas voir que nous n’avons jamais affaire à une société où les individus solitaires et maîtres d’eux-mêmes investissent leur vertu et leurs intérêts dans deux domaines bien balisés. La société de l’individualisme déchaîne les désirs, ouvre une dynamique de l’insatiable. Et, dans la course où chacun se lance pour « avoir plus », des groupes se forment, dont certains sont directement liés aux aspects les plus nouveaux de la technique. Ainsi en est-il de la bourgeoisie et des ouvriers d’industrie.

 

La bourgeoisie, comme classe, est un ensemble à la fois ouvert (on y entre et on en sort en fonction des aléas de l’économie) et diversifié. On y trouve le petit commerçant qui « fait le détail » ; le gros commerçant qui ne connaît d’autre univers que ce monde des affaires où personne ne réussirait à le gruger ; des banquiers, à l’image du baron de Nucingen – ce personnage de La Comédie humaine  qui s’occupait également des fournitures gouvernementales, des vins, des laines, des indigos – ou à celle de Frédéric du Tillet, qui débute comme commis chez le parfumeur Birotteau et finit dans la peau d’un des plus riches banquiers parisiens, député à la Chambre ; des grands patrons d’industrie, sourds à toute revendication, qui refusent toute légalisation de secours social et trouvent dans la charité (une affaire qui doit rester privée) le sentiment de leur haute moralité. Ajoutons à cette énumération le rentier qui n’a d’autre activité que de percevoir, une fois l’an, le règlement de ses fermages ou, une fois par trimestre, les coupons à échéance des titres déposés à la banque. Ajoutons tout un personnel d’État : hauts fonctionnaires, magistrats, officiers supérieurs...

 

Cette classe pyramidale, qui va du boutiquier à l’aristocratie financière, a en commun d’adhérer aux valeurs nouvelles – individualisme, travail, réussite, économie – et de partager un style de vie où le « rang à tenir » fonctionne comme un écho nostalgique des sociétés aristocratiques dont ces bourgeois-citoyens furent les justes fossoyeurs.

Corollaires des bourgeois, les ouvriers d’industrie, les « prolétaires ». Travailleurs récemment arrachés à la terre et au terroir, ils sont les juifs errants de ce monde nouveau des fabriques. Il faut faire la peinture de leur état pour comprendre comment la misère extrême où ils étaient ne pouvait que susciter la peur non moins extrême de ceux qui se sentaient menacés par ces classes laborieuses, ces classes dangereuses, campant au pied des murs d’une cité qui semblait les exclure. Quant à ceux qui croyaient que de la négation absolue doit sortir l’absolu de la gloire dans l’avènement d’un temps neuf, ils se prosternèrent devant le nouveau Messie.

 Ainsi, nous dit Hegel, la société du marché engendre-t-elle accumulation des richesses d’un côté, formation de la populace de l’autre. Ce déséquilibre entraîne un mécontentement social et non la résignation. Le sentiment de l’injustice qu’il y a à être misérable dans une société où s’accumule la richesse se répand. Là est le conflit qui interdit toute paix au niveau économique. « Nul ne peut revendiquer un droit contre la nature, par contre, en société, toute carence se transforme immédiatement en injustice dirigée contre telle ou telle classe sociale. »

Pour résoudre ce déséquilibre, la société civile invente des solutions « quantitatives » qui ne sont que des palliatifs. La classe des riches ne saurait entretenir dans l’oisiveté une masse réduite à la misère (ce serait contraire au principe de la société civile). Mais, si elle donne du travail aux miséreux chômeurs, « la quantité des produits augmenterait, excès qui, avec le défaut des consommateurs correspondants qui seraient eux-mêmes des producteurs, constitue précisément le mal et il ne ferait que s’accroître doublement ». Pour répondre à la crise économique, la société civile « est amenée à chercher en dehors d’elle-même des consommateurs et par suite des moyens de subsister chez d’autres peuples qui lui sont inférieurs quant aux ressources qu’elle a en excès ou, en général, en industrie ».

 

Souligner la valeur de telles analyses, quant au mécanisme des crises économiques dans la société du temps, ne nous importe pas. L’intérêt est dans la conclusion que tire Hegel, en conformité avec le principe individualiste de liberté et d’égalité, quant au rôle de l’État. Celui-ci n’est pas conçu comme une instance superposée à la société civile, mais comme le principe de l’unité du corps social. Et il ne saurait l’être qu’en étant autre chose que l’instrument de la société civile. Dans la société civile, la lutte est tout entière organisée autour de l’acquisition de biens matériels. En rester à ce niveau, c’est réduire l’homme à son égoïsme et sa liberté à la seule liberté de produire et de s’aliéner dans son produit. L’État, fondé sur le droit, réalise l’idée de la liberté et permet à l’homme, par-delà ses besoins matériels, de satisfaire ce désir qui fait de lui un être voué au symbolique : le désir de reconnaissance. Cet État moderne est celui dont le principe « a cette puissance et cette profondeur extrêmes de laisser le principe de la subjectivité s’accomplir jusqu’à l’extrémité de la particularité personnelle autonome et en même temps de la ramener à l’unité substantielle et ainsi de maintenir cette unité dans ce principe lui-même ».

Après la guerre de 1870, l’Europe entre dans une nouvelle phase. Les États amorcent une fidélité aux principes libéraux qui étaient censés les gouverner. La démocratie de style parlementaire s’impose de plus en plus largement. La liberté d’expression et d’association des citoyens est de mieux en mieux respectée. Du côté économique, l’action sociale des États s’affirme en même temps qu’on voit, dans certains secteurs avancés, des couches ouvrières être associées à l’essor général de la société. Le mouvement socialiste quitte le « ghetto » des intellectuels et des déclassés où il était confiné et devient une force qui fait son entrée au Parlement et bientôt briguera des responsabilités gouvernementales.

Et c’est ainsi qu’en 1895 Friedrich Engels, écrivant une introduction à une série d’articles rédigés par Marx en 1848 et 1850 sur les luttes de classes en France, déclare, avec bien des ambiguïtés dans l’expression, qu’il faut réviser le marxisme : la méthode des barricades est « considérablement dépassée », le suffrage universel et la démocratie ne sont pas obligatoirement une duperie et la cause révolutionnaire peut prospérer « par les moyens légaux mieux que par les moyens illégaux et le chambardement ».

C’est de là que l’on peut dater la transformation du socialisme en social-réformisme.

L’utopie libérale consista longtemps à ne pas vouloir voir que des sujets collectifs naissent dans la société civile et qu’ils sont amenés, de par la volonté de faire reconnaître leur demande – et donc de se faire reconnaître –, à rechercher une inscription de leur action dans l’espace politique. L’utopie socialiste de la lutte des classes consiste à identifier la revendication de la société civile et celle de la société politique, assimilant ainsi les exigences de la rivalité économique aux exigences politiques de la loi commune.

Dans l’utopie libérale, ce qui fait mystère, c’est cette harmonie naturelle entre les égoïsmes privés et l’intérêt public, cette « main invisible » qu’illustre la Fable des abeilles  de Mandeville dont le sous-titre est éloquent : « vices privés, bénéfices publics », et qui fait que le contrat politique limite l’État aux seules fonctions de gendarme et de soldat. Dans l’utopie socialiste, la société des producteurs, une fois débarrassée des tares de l’exploitation, est dite naturellement solidaire et engendrant une sociabilité paisible. La question est de savoir pourquoi les producteurs demeurent si complaisamment des producteurs, en attendant le temps béni où « les navettes marcheront toutes seules ». Quant à l’État, il est voué à l’évanouissement. Dans les deux utopies le politique est réduit à l’inconsistance ou presque.

Mais voici que le libéralisme entend la voix de la société réelle et se fait « libéralisme social » ; voici que le socialisme entend la voix de l’exigence démocratique et se fait « social-démocratie ». La « lutte des classes » n’est plus que ces conflits d’intérêts qui dynamisent la société civile et que l’État est amené à gérer en « juge arbitre ». Est-ce à dire pour autant que l’idéologie de la lutte des classes s’est éteinte ? Évidemment non. Mais elle révèle ce qu’elle est désormais : une idéologie, qui, dans le champ politique, se sépare du choix démocratique et bascule du côté du totalitarisme et des fantasmes qu’il entretient d’une société devenue corps unique" fin de citation

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Tag(s) : #reflexions
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