Comme pour tous les pays du Sud qui ont cherché à investir leurs richesses dans leur avenir, le marché a joué contre la politique de développement. Les échecs que l’on impute principalement, à de tels modèles auto centrés, sont aussi ceux d’une économie internationale qui préfère l’aide humanitaire à l’aide au développement ; qui n’accepte un juste prix des matières premières que lorsque celles-ci sont aux mains de multinationales ! La hausse de 40% des prix du café en mai/juin 1994 en est l’illustration la plus éclatante. Elle est le fait de sociétés financières spéculant en bourse et non des planteurs ivoiriens ou ghanéens.
Mais la principale faiblesse de ce modèle était d’avoir stérilisé l’initiative privée et de donner au secteur d’Etat une véritable délégation de pouvoir sur l’économie sans que celui-ci en ait véritablement compris la finalité.
Néanmoins, au seuil des années quatre-vingts l’emploi salarié était de plus de 2 millions alors qu’il était tout juste de 700 000 en 1965. L’économie créait chaque année 250 000 emplois. Les recettes des hydrocarbures s’élevaient annuellement à plus de 13 milliards de dollars ; le dollar étant lui-même à son cours le plus haut. Près de 66% des recettes en devises étaient consacrées à l’importation de biens d’équipement et de biens intermédiaires. Le service de la dette était, en 1980, de 3,8 milliards de dollars soit 25,7% des recettes d’exportation.
Des critiques nombreuses, et pour certaines justifiées, ont été portées sur le schéma de développement des années 70, tant par le Congrès du FLN en 1980, que par les services du ministère du Plan. Elles laissaient augurer de réformes et de mesures tendant à rééquilibrer les efforts et à corriger les insuffisances et particulièrement les pénuries.
Le nouveau pouvoir, composé d’hommes issus du système, proposa de donner aux algériens une « vie meilleure » ; choix d’autant plus « évident », que l’aisance financière était plus grande en raison de l’accroissement des recettes pétrolières et de la décélération des investissements industriels.
Mais ce qui en résulta fut un ensemble de mesures contradictoires, et parfois incohérentes, dont la conséquence principale a été de désorganiser la production, de limiter la croissance économique, et surtout de perdre de vue la finalité économique initiale. Le changement d’orientation fut exprimé dans les Plans 1980/84 et les suivants. L’objectif était d’assurer la couverture des besoins fondamentaux, essentiellement par la production nationale. Les investissements ont été réorientés vers les secteurs sociaux (logements et infrastructure économiques) et, enfin, le Plan visait l’amélioration de l’utilisation des capacités existantes.
Autant d’objectifs dont l’impact sur l’emploi sera limité. Moins de 735 000 emplois seront crées de 1980 à 1985, alors que l’accroissement attendu était de 1 070 000. A la veille des manifestations d’octobre 1988 plus de 70% des actifs à la recherche d’un emploi ont moins de 25 ans.
Pourtant, sur le plan des ressources financières, la situation était incontestablement meilleure que dans les années 70.
A partir de 1980, l’on assiste à un phénomène paradoxal d’accroissement, sans précédent, des recettes provenant des hydrocarbures et à un ralentissement des investissements. Le taux de formation de capital fixe est tombé à 37% du PIB, contre 50% en 1978 et le taux de croissance du PIB pour la période 80/84 est passé à 5,2% an en moyenne contre 6,9% durant la décennie 1970/79.[1] L’année 1979/80 voit une augmentation de 160% des prix à l’exportation du pétrole algérien, stabilisant les recettes pour les années 80 à 84 à 13 milliards de dollars annuellement.
A partir de 1985, la chute des prix des hydrocarbures (entraînant une chute de 40% des recettes) et l’effet du ralentissement antérieur des activités ont poussé l’économie dans une spirale de dépression, mobilisant, bientôt, la totalité des recettes d’exportation dans le service d’une dette devenue, bien évidemment, insupportable.
La recherche d’une nouvelle finalité économique s’est perdue en chemin dans un flot de mesures [2] visant : la restructuration d’un outil de production et parfois son démantèlement ; la remise en cause de contrats gaziers, entraînant, pour la période 80/84, une croissance négative du secteur des hydrocarbures et une perte en termes de coûts de capital, de 2 à 2,5 milliards de dollars annuellement, selon les experts.
Dans ces conditions, la croissance démographique, l’essoufflement des institutions chargées du maintien de la cohésion sociale, l’écart entre les références historiques et la dureté de la vie quotidienne, la pauvreté du message politique et l’effacement progressif d’un idéal de société, ont poussé, naturellement, à conclure à l’impuissance du système à répondre aux exigences qui lui ont donné naissance.[3]
La décennie quatre-vingt, telle qu’elle apparaît dans les analyses économiques de la presse algérienne[4], se caractérise comme suit : une sous-utilisation alarmante des capacités de production estimée à 50%, associée à des faibles niveaux de productivité. Des importations de biens d’équipement et de biens intermédiaires exposant fortement l’économie et le fonctionnement des industries aux fluctuations des ressources extérieures. Une absence d’alternative industrielle aux exportations d’hydrocarbures.
La facture alimentaire absorbe plus du quart des ressources en devises. La couverture des besoins alimentaires par la production nationale n’est que de 30%. Le bâtiment et les travaux publics, qui pourront être l’un des points essentiels de la relance de l’activité économique, souffrent d’un retard technique rendant l’appel à l’extérieur à nouveau nécessaire.
Les équilibres macroéconomiques n’ont pu être maintenus entraînant, en 1994, une situation de cessation de paiement. Le déficit budgétaire de l’Etat représente, en 1993, un montant de près de 170 milliards de dinars, soit le tiers des dépenses publiques. La valeur du Dinar, au change officiel, est de 9,3 DA pour un Franc français, alors qu’en 1980 le Dinar valait près de 1,65 Franc français.
Enfin, l’Algérie connaît une croissance négative de son PIB. Le taux de croissance du PIB a été de 2,5% en 1993 et la consommation par habitant de 6,4%. Toutes ces tensions culminent avec un taux de chômage de 25% et un taux d’inflation supérieur à 33%, dans un contexte rendu difficile en raison de la dette et d’un certain flou sur la fonction du secteur privé et plus largement sur la privatisation de l’économie.
Par ailleurs, le système fondé initialement sur une relative équité dans la redistribution des revenus, a été totalement inefficace dans la maîtrise des circuits de distribution, rendant ainsi socialement scandaleux les efforts consentis dans l’investissement et la production au regard des pénuries permanentes sur les produits indispensables à la vie quotidienne. Les citoyens, paradoxalement solvables, luttaient pour trouver des produits. Beaucoup d’Algériens ne le comprennent pas, d’autant que ces pénuries durent depuis une génération, alors que, pendant quinze ans de guerre, le Liban n’a jamais eu à demander une aide alimentaire, ni souffert de pénuries.
Si la finalité interne du schéma de base a donc été perdue de vue, les problèmes posés par la dette et la relance économique secteur privé notamment, semblent l’avoir encore compliqué, créant ainsi des clivages dont la caractéristique est de sous-estimer les atouts dont dispose le pays.
[1] Rapports d’exécution des différents Plans quinquennaux.
[2] Le recueil des textes publiés au Journal Officiel entre 180 et 1988 est trois fois supérieur, en volume, à celui de 1965 à 1976 !
[3] voir Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance, Editions La découverte, 1994.
[4] Selon le journal El watan du 6 juin 1994 « Pour la plupart au bord de la faillite, les entreprises attendent l’argent du redressement tout comme le secteur de l’équipement qui souffre depuis près de dix années, d’un tragique désinvestissement. En quête d’un hypothétique emploi, des millions de chômeurs forment une gigantesque armée de déclassés, livrée à toutes les tentatives destructrices de l’économie et du social. Peu préparé aux sacrifices de la consommation, la population réagit mal au brusque retour de la paupérisation qui s’était estompée quelque peu durant les années 70 et lors des premières années 80 sous l’effet de la manne pétrolière. » Tableau quelque peu optimiste notamment sur le retour de la « paupérisation » aux regard des conditions de vie de la population.