Héritières ou non de traditions antérieures, bien représentées ou même seulement présentes dans le monde arabo-musulmane classique, les productions culturelles, depuis la Renaissance arabe, s'inscrivent dans un contexte totalement autre, marqué par l'influence - peut-être faudrait-il dire tout simplement la domination - des pratiques symboliques occidentales.
L'aspect le plus important de cette influence se jouant non pas en aval, au niveau des formes (lesquelles conservent un degré d'autonomie) mais bien amont, avec la création progressive d'un marché de biens culturels à valeur non plus rituelle mais d'usage (W. Benjamin) (cf. cours 2.2., 5 et 6).
Dans un tel contexte (indissociable de ce qui se passe sur la scène économique, politique, voire technique), les productions culturelles apparues avec les temps modernes (cinéma, mais aussi théâtre et fiction littéraire), celles qui s'écartent du canon imposé par une tradition érigée en modèle et qui veulent seulement être de leur temps, en cherchant à exprimer leur époque, sont immédiatement susceptibles d'être taxées d'hétérogénéité. Dans la mesure où la culture est nouvelle (hadîth), on peut toujours reprocher à ceux qui la produisent, à ce qu'elle produit, d'être le véhicule d'une influence, d'une culture, d'une idéologie, d'une morale (etc.) étrangères…
En dépit de cette situation, il faut immédiatement souligner un phénomène trop souvent négligé, à cause de son évidence et même de sa banalité : la tendance lourde de la production culturelle dans le monde arabe contemporain, le courant majoritaire, de façon écrasante, c'est bien entendu la "modernisation" de l'art (et de la pensée), sur tous les registres, y compris à des périodes qui prétendent instaurer un retour au "vrai" passé (rappelons-le une fois encore avec J.-F. Bayart, il n'y a jamais de retour à "l'authentique tradition" mais "invention d'une tradition" qui est également "invention de la modernité"). C'est en ayant ce point toujours présent à l'esprit que l'on peut passer en revue les consé-quences, au plan culturel, de la (prétendue, par conséquent) confrontation entre modernité et tradition.
Mise en demeure d'avoir à se justifier, toujours, de ses origines exogènes, la culture arabe moderne va chercher, de toutes sortes de manières, à
renforcer sa légitimité (une légitimité que les faits, rap-pelons-le encore une fois, lui confèrent). De ce point de vue, cette (inutile) quête de légitimité offre une intéressante grille de
lecture, avec :
- la justification des moyens au nom des fins (mission éducatrice et/ou morale, mission politique ou, a contrario, simple délassement)
- la discussion sur l'interprétation des limites imposées par la tradition/Tradition
- l'observance, y compris librement acceptée, d'un code de bonne conduite, d'une pratique convenable
- la recherche d'une démarche originale, authentiquement arabe et/ou musul-mane
- la distinction entre sources et traitements, qui peuvent, les uns et les autres, être endogènes ou exogènes
- la recherche de sujets légitimes
- la réutilisation du patrimoine et, plus généralement, des formes anciennes
- la justification du public (une pratique et un public "populaires" étant supposés être plus authentiques que les formes élitaires).
Ces débats sont importants dans la mesure où ils sont une réalité de la scène socio-cultu-relle depuis l'entrée du monde arabe dans sa modernité.
Ils ont également une utilité dans la mesure où ils offrent une possibilité d'interprétation des pratiques culturelles et des discours qui les sous-tendent, en permettant un positionnement des
acteurs et des courants et tendances au sein du champ culturel arabe. Néanmoins, rappelons-le encore une fois au moment de clore cette question, il convient de ne pas oublier que ces discussions
et ces combats interviennent alors que l'ensemble de la production culturelle, quels que soient ses supports et ses conceptions artistiques et idéologiques, est définitivement entrée dans l'ère
de la culture industrielle (moderne et marchande).
Document IV : Un intellectuel dans le siècle, Taha Hussein (1889-1973).
ABDEL-MALEK, ANOUAR, La Pensée politique arabe contemporaine, Le Seuil, coll. Points, n° 39 (surtout la partie IV : la reconquête de
l'identité).
AL-JABRI, MOHAMED ABED, Introduction à la critique de la raison arabe (trad. A. Mahfoud, M. Geoffroy), La Découverte, 1994
BAYART, JEAN-FRANÇOIS, L'Illusion identitaire, Fayard, 1996
BENJAMIN, WALTER, Écrit français, Gallimard, 1997
CHARLE, CHRISTOPHE, Naissance des intellectuels, Minuit, 1990
CHARLE, CHRISTOPHE, Histoire des intellectuels en Europe au XIXe siècle,
Le Seuil, 1996
DARWICH, MAHMOUD, La Palestine comme métaphore, Sindbad, 1997 (notamment pp. 67-89)
DARWICH, MAHMOUD, Palestine mon pays. L'affaire du poème, Minuit, 1988
HUSSEIN, TAHA, Au delà du Nil (textes choisis et présentés par J. Berque), Gallimard, 1997
INTERNATIONALE DE L'IMAGINAIRE, nouvelle série, n° 6 "Le Liban second", Actes Sud Babel, n° 205 (en particulier l'article de Yumna El Id, "Liban : une culture en quête d'identité")
TILLION, GERMAINE, Le Harem et les cousins, Le Seuil, coll. Points, n° 141
TREBISH, MICHEL ET GRANJON, MARIE-CHRISTINE (EDS), Pour une histoire comparée des intellectuels, Editions Complexe, 1998