Extraits sans commentaires Bonne lecture
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[...] L'État culturel est par définition et intention protecteur, protectionniste et dirigiste au nom du salut national. C'est aussi dire (qu’il ) …revient à une manipulation des mentalités, il est, "politique culturelle", une variante de la propagande idéologique.
(…)une pression intolérante exercée à l'intérieur, sont les deux aspects d'une même imposture : mensonge sur le caractère français de cette Culture tant vantée aux autres, mensonge sur le caractère démocratique et libéral de cette même Culture dont on prétend répandre et imposer les bienfaits. Ce double mensonge voile, et d'abord aux yeux mêmes de ceux qui fondent sur lui leur pouvoir, une volonté de puissance endeuillée et détournée.
Faute d'expansion à l'extérieur, elle prend sa revanche à l'intérieur des frontières, où elle retrouve dans la pression qu'elle exerce quelque chose de l'Empire perdu. On a affaire à une néo-colonisation à usage interne. Ce n'est pas un hasard si l'essor du ministère des Affaires culturelles a coïncidé, chronologiquement, avec le déclin du ministère des Colonies, avec la fin de la guerre d'Algérie, et avec le reclassement d'administrateurs rentrés d'outre-mer dans les bureaux du nouveau ministère attribué à Malraux.
Le zèle conquérant, reporté sur le "front culturel", a ponctué, depuis, ses "campagnes" et ses "offensives" par des bulletins de victoire, des "chiffres pour la culture", autant de communiqués d'État-Major sur le champ de bataille de la dernière "mission civilisatrice". Mais cette fois les "indigènes", ce sont les Français.
(…) Le prix à payer pour ces divers exercices tortueux d'une volonté de puissance rentrée, c'est ce qu'un grand ethnologue nomma les "Tristes Tropiques", et qu'on pourrait nommer d'une autre expression célèbre le "désert français". Désert spirituel plus redoutable que l'autre, dont les inventeurs de la Culture décentralisée prétendirent nous affranchir. La Culture est le péché contre l'esprit.
(….)
Les clercs médiévaux avaient distingué trois fonctions : l'Étude, le Pouvoir politique et le Pouvoir religieux. L'Étude, c'était à la fois le zèle (sens propre de studium) de l'esprit pour la vérité et la science, et l'institution appropriée à étancher ce zèle, dans le dialogue entre maîtres et disciples : l'Université. Le Sacerdotium, c'était à la fois l'exercice du magistère ecclésiastique et l'institution qui est à sa tête, le Saint-Siège. L'Imperium, l'exercice du pouvoir politique dans son extension universelle, au service du bien commun temporel, c'était l'institution impériale, que Charlemagne avait relevée en Occident, après plusieurs siècles chaotiques. Mais le titre impérial, après la mort de Charlemagne, avait été contesté : …les rois de France, dès le règne de Philippe le Bel, le revendiquèrent.
Le monde, européen et français, a beau être nouveau, ces trois fonctions médiévales, sur fondations antiques, n'ont pas cessé d'articuler l'histoire de l'Europe, que l'on pourrait écrire comme une série de variations tragiques ou comiques sur cette triade mère. Les nationalismes, à commencer par les deux plus célèbres, le français et l'allemand, sont apparus sur la ligne de faille à l'intérieur de l'Imperium, et les Réformes, l'allemande avec Luther, la française avec Calvin, sur la ligne de faille à l'intérieur du Sacerdotium. Reste le Studium : tout sollicité qu'il fut par les deux pouvoirs, et par leurs divers prétendants, l'Étude, l'institution de l'esprit, a finalement mieux résisté que les deux autres pôles du champ magnétique européen.
… Pour tenir bon entre les divers pouvoirs qui n'ont pas intérêt à la vérité, l'esprit a inventé ses propres institutions qui dans l'Antiquité avaient nom Académie, Portique, au Moyen Âge Université, aux XVe-XVIIIe siècles la République des Lettres. Si Valéry a pu parler d'une politique de l'esprit, c'était au sens où cette instance de l'Europe a dû constamment, et doit toujours, s'imposer aux pouvoirs sans composer avec eux, et à lire attentivement De la Démocratie en Amérique, on voit bien que pour Tocqueville la seule question qui importât était de cet ordre : quelles sont les chances de l'esprit face à la culture de masse qu'engendre la démocratie moderne, quelles sont les chances d'un Pascal dans la démocratie, même libérale ?
Manifestation de ce qu'il y a de plus noble au fond de la nature humaine, le désir de vérité, l'ascension libre de l'esprit se doit de résister aux pressions latérales qu'exercent sur elle les passions et les intérêts en quête de pouvoir et d'avoir, et qui redoutent par-dessus tout la vérité. [...] (pp. 292-295).
Marc Fumaroli, L'État culturel (essai sur une religion moderne), 1991, passim.
On pourra
aussi consulter :
- Rapport du groupe d'experts européens : la Politique culturelle de la France. Paris, La Documentation Française, 1988.
- Rigaud, Jacques : Libre Culture. Paris, Gallimard, 1990.
- Schneider, Michel : La comédie de la culture. Paris, Seuil, 1993