11. Pourtant, ce qui fait sans doute la différence entre l'impérialisme de l'époque européenne et coloniale et l'Empire, qui ne se résume pas à son incarnation hégémonique américaine, jusque et y compris dans la bestiale conquête de l'Irak, c'est cette escorte subtile de marges. L'Europe en est une. Le Japon et depuis deux decennies la Chine « ses franges » en forment une autre.
Si les États-Unis font de l'Europe la sentinelle du passé des États-Nations, et donc méconnaissent tout ce qui s'en affranchit, ils présentent l'Asie et le Japon comme un au-delà, une sentinelle de l'avenir. L'éternel présent de l'Empire a besoin de cette double bordure. La déclinaison américaine de l'Empire affecte l'Europe et le Japon à cette fonction d'avant et d'après. Inutile d'ajouter que cette identité assignée est la manifestation la plus subtile de la véritable hégémonie au sein de l'Empire, qui cherche pour gouverner à s'instituer au centre.
12. L'enjeu ici concerne donc la ligne de démarcation qui apparaît au sein de l'idée d'Empire. et de son administration effective. D'un côté de la ligne, répétant des cérémonies inutiles mais très sophistiquées, les robots humains dominent des animaux appelés américains, et la fin des fins qui suspend toute histoire ; de l'autre côté, une fin qui n'annonce aux multitudes que le commencement. Un procès en voie de constitution des possibles au sein du néant chaotique des affrontements majeurs qui entendent figer tous les mouvements transversaux.
Puisque le Japon comme pôle formel et nihiliste de l'Empire joue toujours la sentinelle avancée de ce processus constituant des multitudes, il serait efficace dans l'optique d'une stratégie
véritable, et pas simplement de la répétition de l'anti-impérialisme de l'époque de la guerre du Vietnam, de rendre à l'archipel nippon ses particularités impériales et multiples.
...
Ce qui revient, croyons-nous, à manœuvrer pour occuper un lieu qui s'avère central pour l'ennemi bien qu'il soit situé sur sa marge, ce qui explique le dé-centrement permanent post-moderne. Un
centre sûrement imaginaire, parce que l'Empire n'a plus aucun centre en réalité, mais, pour la même raison, ce pouvoir ne cesse de produire des japonismes variés à ses frontières et à ses marges
extrêmes qui fonctionnent comme un centre absent.
« Éprouver les questions de forme comme des questions de contenu », c'est sans doute Nietzsche, à qui l'on doit par ailleurs deux ou trois solides remarques sur l'absence-multiplicité du « je » dans la langue japonaise, qui pourrait avoir le mieux percé le caractère intempestif du japonisme. Ce que l'iconographie impériale assigne au rôle de sentinelle avancée de la forme pour consolider son hiératique présent, il nous plaît d'en retourner le message : eppur si muove. Et pourtant elle tourne.