Le débat sur la question coloniale est ancien en France et il détermine encore les relations avec l'Algérie. Les problèmes posés par la guerre d’Algérie lui donnèrent une nouvelle dimension, dans la mesure où il ne s'agit plus d'apprécier les avantages et les inconvénients d’un système, mais de prendre position sur l'opportunité d'une guerre. Ils sont, au premier abord, le désir puissant de mettre fin au système colonial. L'expression, les formes de cet anticolonialisme ont contribué à façonner, d'une certaine manière, les relations du nationalisme algérien avec la France. Mais, pour une partie de l'opinion publique en France ce fut, aussi, l'occasion de mieux comprendre sa « fascination » politique pour le sud méditerranéen et d'appréhender positivement les rapports de nécessité avec cette région.
A plus long terme, les anticolonialismes en France ont contribué à anticiper l'avènement de rapports de coopération identiques à ceux qui ont conduit à l'instauration de relations avec l'Allemagne. Les formes prises par la colonisation, en Algérie, leurs impacts sur la vie politique française sont comme le reflet de l'invariance de l'axe des préoccupations d'équilibre de la France entre deux pôles de puissances, l'un en Europe, l'autre en Méditerranée. Géographiquement, l'Algérie est tout aussi importante pour la France que l'Europe.
L'on comprend, alors, que ce qui ressort des anticolonialismes, c'est l'absence de monopole idéologique. Ce n'est pas la filiation politique qui les crée ; les socialistes dirigés par Guy Mollet et le syndicaliste Robert Lacoste ont été d'ardents défenseurs de la colonisation.
C'est la vision des évolutions géopolitiques qui, en définitive, les anime. Ils apportent d'abord une réflexion sur la transformation inévitable des rapports entre les États et donc de ceux de la France dans la région. En même temps qu'ils les anticipent, ils expriment la reconnaissance de liens mieux adaptés à l'Histoire. Les anticolonialismes en France ne sont donc pas un phénomène momentané. Ils sont l'une des clés pour comprendre les enjeux futurs des relations entre la France et l'Algérie. En France l'anticolonialisme se retrouve aussi bien à droite qu'à gauche ; il touche aussi l'église.
La droite et l'anticolonialisme
Un mouvement de pensée pose la question: dans quelle mesure ce qui subsiste de l'empire français est rentable. Raymond Cartier développe ce thème dans une série d'articles parus dans la revue « Paris Match » d'août à septembre 1956. Il se demande ce que valent les colonies ; ce qu'elles coûtent et ce qu'elles rapportent. « Cette Afrique est comme le reste, dit‑il ; un bilan ». La colonisation est une charge et si « la France sème ses milliards les Africains répondent c'est trop tard». Pour ce mouvement de pensée, mieux vaut garder son argent que de l'investir en Afrique. Le cartiérisme alimentera par la suite la critique de la coopération avec le tiers‑monde.
Toujours selon la même logique, mais avec d'autres arguments, l'anticolonialisme de droite, avec Raymond Aron, en 1957,[1] demande de choisir entre l'intégration ou l'indépendance. Mais de toute façon, la continuation de la guerre est dangereuse car elle menace la stabilité du régime et l'unité nationale. Elle compromet l'équilibre économique et financier de la France et l'isole sur le plan diplomatique. Raymond Aron semble se ranger à l'idée d'indépendance de l'Algérie car, en nationaliste, il estime que « de l'Algérie ne dépend ni la richesse, ni l'avenir, ni la grandeur de la France ». On retrouve là les trois piliers de la colonisation explicités par J. Ferry.
Certains hommes de gauche, développeront des thèmes semblables. Il en fut ainsi de M. François Mitterrand qui, défendant la politique tunisienne de Mendés France," estime que la décolonisation fait partie des missions traditionnelles de la France, comme dans le cas de la Tunisie. » J. Ferry avait, décidément tout prévu, puisqu'il justifiait pour les mêmes raisons la colonisation. M. Alain Savary dans « nationalisme algérien et grandeur française » recommandera la négociation au nom des intérêts bien compris de la France.
L'on peut donc caractériser ce mouvement comme celui qui se préoccupe de la grandeur française et de ses intérêts matériels compromis par la poursuite de la colonisation qui est une charge.
L'Eglise et l'opinion catholique
Le débat a touché ces milieux. Les promoteurs furent certains prélats comme le cardinal Gerlier ou la mission de France. L'acceptation de l'indépendance est justifiée par des considérations tant immédiates que morales. Il est nécessaire, estiment‑ils, de dissocier les intérêts de la foi et ceux des États coloniaux. Il ne faut pas compromettre l'Église et la contraindre à partir avec le colonisateur. Une telle position s'est accompagnée d'un début de décolonisation de l'Église.
Des efforts sont faits pour enraciner des églises locales en Afrique. L'Église, pour des raisons morales met l'accent sur une meilleure organisation de l'ordre international. Dans cet ordre international nouveau, et plus humain, dû à la libération des peuples colonisés, la coopération sera nécessaire car les peuples ont une obligation de solidarité.
L'anticolonialisme et la gauche
Les nationalistes étaient en droit d'en attendre beaucoup. La pensée socialiste avait une culture théorique et une pratique sociale qui prédisposaient à un engagement favorable à l'émancipation. On en trouve des échos dans le «discours sur le colonialisme » d'Aimé Césaire, paru en 1957. « Toute colonisation, dit‑il, est essentiellement une entreprise de pillage reposant sur la force et la violence. Elle dégrade le colonisateur dans la mesure où elle décivilise celui qui la pratique et fait triompher la force brutale. Elle détruit les civilisation extra‑européennes, ces civilisations africaines, que par la propagande et la force on veut prouver qu'elles ne sont que barbarie, justifiant ainsi une entreprise de destruction ». Une civilisation ne saurait en détruire une autre, sans se renier. Cet appel, que semble lancer Aimé Césaire à ceux qui se réclament d'un idéal progressiste, n'a pas trouvé d'écho dans la gauche au pouvoir soutenue par le PCF.
Le débat fut ouvert par la publication dans « France observateur », en 1958, d'articles tirés d'El Moudjahid [2] et d'un texte de Jean Amrouche.
Elie Mignot puis Léon Feix rappellent « que les amis naturels des peuples coloniaux sont la classe ouvrière de la métropole et son parti. »
Mais il semble que les appréciations diffèrent de part et d'autre. Dès le 8 novembre 1954 le PCF publiait un communiqué estimant qu'un « problème national » se posait en Algérie. Le communiqué poursuit : « Fidèle à l'enseignement de Lénine, le PCF qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n'étaient pas fomentés par eux,[3] assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française... » Mais le souci de l'alliance avec les socialistes conduira le PCF à voter les pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet et à condamner les actions engagées par les jeunes appelés du contingent contre la guerre.
L'ambiguïté du communiqué du Bureau politique publié le 2 mars 1956 demandant « des négociations loyales entre le gouvernement français et les représentants de tous les courants du mouvement national, de toutes les couches sociales de la population algérienne sans distinction d'origine »[4] exprime le malaise de ce parti partagé qu'il est entre ses alliances en France, ses militants en Algérie ‑ absents dans la direction de cette insurrection ‑ et l'anticolonialisme doctrinal.
« Pas un mot sur le FLN » déclare El Moudjahid[5], « bien mieux une différenciation est faite entre les combattants avec qui on conclura un cessez‑le‑feu et les représentants de tous les courants du mouvement national qu'on se garde de nommer ». Cette réticence du PCF à prononcer le mot indépendance, lui préférant la formule du « fait national algérien », ses hésitations à reconnaître le FLN, alors que la gauche progressiste l'a déjà fait, sont autant d'éléments qui ont poussé le nationalisme algérien à critiquer ce parti… Critique toute politique visant à priver la SFIO de son soutien à gauche.
L'ensemble de ces mouvements de pensée a eu un retentissement limité sur le cours des événements. La prolongation de la guerre provoquera des ruptures entre les appareils des partis de gauche, les jeunes et certains intellectuels. La recherche d'actions pratiques pour hâter la solution du problème a entraîné des jeunes à poser la question de l'insoumission d'une part et de l'aide au FLN d'autre part. Ce sont ces deux grandes questions que l'on retrouve dans les motivations de la création du « réseau Janson » et qui furent synthétisées dans « le manifeste des 121 ».
La critique contre la « gauche organisée » faite par ce manifeste exprime le malaise d'un secteur de l'opinion qui désire inscrire dans les faits son hostilité à la guerre et sa volonté d'être conséquent avec les principes de l'anticolonialisme. La guerre a, ainsi, provoqué des clivages à l'intérieur des partis en France, à droite comme à gauche. Mais ceux qui voulaient la paix ne manifestaient pas ensemble ni au même moment. Les oppositions idéologiques, politiques ou tactiques entre ces différents mouvements n'ont pas permis de voir se dessiner à partir d'eux un regroupement des forces.
C'est de la jeunesse estudiantine, et en particulier de l'UNEF[6], que partira le mouvement qui tentera de dépasser les appareils des partis pour « un programme commun » en faveur de la paix[7]
La profondeur des débats qui ont agité l'opinion publique française a eu pour principal résultat de faire de l'Algérie, un axe de politique intérieure en France qui dépasse les clivages traditionnels. Les positions et appréciations portées feront que la classe politique, en France, dès que se posent des questions concernant l'Algérie, se déterminera, en fonction de ses convictions personnelles, beaucoup plus qu'en raison de choix idéologiques.
Il en sera ainsi, bien plus tard, pour la communauté dite des « Pieds noirs » qui, avec le temps, réagira sur ces questions en fonction d'un sentiment d'appartenance affective à une nation qu'ils ont vu naître, certes dans la douleur, mais qui, une génération après, ne les laisse pas indifférents. Petit peuple vivant très souvent la même vie quotidienne que d'autres algériens et qui fut utilisé comme arme par les gros possédants de la colonisation.
Que longtemps après, cette communauté garde jalousement ses traits caractéristiques et un certain particularisme culturel méditerranéen en est la preuve. On est « Pied Noir » d'Algérie, comme on est breton. Communauté forcée au départ en raison d'une volonté de rupture affirmée par les dirigeants de l'O.A.S, mais qui aurait pu tenir sa place dans l'Algérie à laquelle croyaient ceux qui ont signé les Accords d'Evian en 1962 et que l'on ne peut soupçonner de faiblesse en matière de nationalisme.
Ils influenceront toujours les relations de la France avec l'Algérie et cela de façon positive. L'on ne pouvait passer sous silence ce groupe important de l'opinion publique française dans ce tableau des idées politiques de l'anticolonialisme en France.
[1] La tragédie algérienne et la grandeur française.
[2] El Moudjahid, n°21, 1er avril 1958, Les communistes français et la révolution algérienne.
[3] C'est nous qui soulignons. Le PCF s'est toujours méfié des « provocateurs impérialistes ». Mais qui peut le lui reprocher à 7 jours du déclenchement de ce mouvement ?
[4] El Moudjahid, ibidem.
[5] Id.
[6] Union nationale des étudiants de France.
[7] Pour une étude détaillée sur cet aspect voir Z. Farès mémoire de sciences politiques 28 octobre 1966, déjà cité.