Les gestionnaires de ces secteurs ne peuvent plus se réfugier derrière l'alibi de « toutes choses égales par ailleurs ».
Les coûts de la main d’œuvre, présentés comme un avantage comparatif essentiel, ont nettement perdu de leur valeur, tant pour l'émigration, que pour le pays lui-même. En effet, l'éducation et la formation professionnelle n'ouvrant pas sur des qualités de performance suffisantes, le travailleur représente un coût insupportable pour les investisseurs qui se trouvent moins interessés par le niveau des salaires (dont la part, dans les coûts de production moderne, représente seulement 10 %) que par l'habilité de cette main-d’œuvre qui doit faire preuve de ses capacités d'adaptation rapide pour obéir aux changements de caractériques des produits.
Et puis, les investisseurs préfèrent la main-d’œuvre des pays de l'Est, plus familiarisée avec l'informatique et dont les performances sont égales ou supérieures à celles de l'Ouest et, qui plus est, accepte des salaires comparables à ceux d'un pays africain. La transition à l'économie de marché a été intelligemment préparé par le système de formation des pays socialistes, système qui, jusqu'à présent, fonctionne sur le principe de l'inégalité des échanges économiques et qui peut encore s'améliorer.
Le facteur travail est ainsi doublement menacé dans ses deux débouchés traditionnels, son exportation par émigration qui a disparu, son utilisation locale dans le cadre de sous-traitance. Car, la sous‑traitance, quant elle a existé, est en voie de reconversion vers les marchés des pays du Nord, dans la mesure où les gains en matière de main-d’œuvre ne compensent plus les coûts résultant de l'adaptation rapide de la production et de sa distribution, tout aussi rapide, auprès des clients. Les pays d'Asie du sud-est, qui ont engagé ce processus de sous‑traitance et qui offraient un réel avantage au niveau du facteur travail, sont confrontés actuellement à un rapatriement, aux États‑Unis, de leurs unités de production.
La valeur relative des trois facteurs, qui pouvaient fonder le développement ‑ l'espace, la main-d’œuvre et les matières premières ‑s'est détériorée en raison de la grande révolution scientifique et technique [1] qui a fait basculer la production de la richesse vers la science, et qui s'est dotée d'un redoutable outil de pénétration et de contrôle grâce à la libéralisation des échanges, conditions sine qua non de communication avec des marchés potentiels.
Dans ces conditions, celui qui détient la source de richesses n'est pas celui qui produit, mais celui qui est à même, à tout moment et instantanément, de valoriser, par une information adéquate et rapide les produits qu'il compte acquérir, transformer et vendre chez lui et à l'étranger. Sinon à quoi sert de produire un bien qui est plus cher et de moindre qualité ? Tôt ou tard il sera évacué du marché par la montée inexorable de biens étrangers concurrents. Même le pétrole n'échappe pas à cette règle et exige sans cesse des programmes sophistiqués de valorisation.
La valeur d'un bien ne vient pas seulement du besoin que l'on en a et de ses coûts de production, mais de l'intelligence qui l'a produit et qui a su lui attacher une qualité qui en détermine le prix.
La richesse minière du Congo est supérieure à celle du Japon. Mais son PNB lui est inférieur. La clé de cette différence réside dans le capital scientifique et technique développé dans chaque pays et qui donne leur valeur ajoutée à ces matières premières. N'est‑ce pas aussi l'une des raisons qui ont conduit le PNUD à substituer au PIB un indice synthétique de développement plus explicite du degré de richesse matérielle et immatérielle d'une nation ? La modernité a bien un prix.
[1] On lira avec beaucoup de profit La Révolution scientifique et technique Éditions du Progrès Moscou, qui analyse avec pertinence les conséquences de ce phénomène. Ce qui est incroyable c'est qu'une telle recherche parue il y a plus de 15 ans ne se soit accompagnée de réelles mesures de réformes de l'économie soviétique. C'est en grande partie, à notre avis, le manque d'adaptation à cette transformation de la source de la richesse que l'on peut attribuer l'effondrement de cette économie, tout au moins, dans sa version de compétition avec l'Ouest.