Nous examinerons comment l'Inflation des seuls actifs financiers accélère la concentration des richesses et par voie de conséquence la nécessité de suivre particiliérement cet aspect de la "mauvaise" inflation.
M. Peyrelevade dans un livre remarquable, paru en 2005, démontre de façon chiffrée la
concentration toujours plus grande des richesses et des capitaux détenus. Il fait apparaître le lien qui existe entre cette concentration, dans les mains d’une minorité, des richesses de la
planète et le développement de la valeur actionnariale qui l’emporte sur toute autre considération. Cela à pour effet d’accélérer, encore plus, cette concentration.[i]
Au banquet du libéralisme « la jet set » devient de plus en plus limitée, mais aussi, de plus en plus riche.
Ainsi que le souligne l’auteur :" L'économie d'hier souffrait d'une inflation sur les flux (augmentation des prix des biens produits, augmentation des salaires et des prix des facteurs de
production, la conjonction des deux alimentant la spirale inflationniste). Celle d'aujourd'hui, animée par la recherche systématique de la shareholder value, (ou valeur actionnarial) connaît une
inflation des seuls actifs financiers : l'envolée des bourses occidentales depuis une vingtaine d'années montre que la valeur du capital ne cesse d'augmenter. Inflation faible sur les flux,
notamment salariaux, accroissement rapide du patrimoine des actionnaires, tel est le schéma nouveau ". page 65
Les économistes sont d’accord pour distinguer une bonne et une mauvaise inflation. Comme noté précédemment, il reste, cependant à se mettre d’accord sur les définitions et leur portée sociale. Car, on l’avait remarqué, l'inflation se distingue en « bonne » et « mauvaise » selon ceux qu’elle touche. Or de plus en plus il y a une "mauvaise" inflation due aux seuls actifs financiers -les détenteurs de capitaux- et dont la responsabilité échoit aux Banques Centrales qui ouvrent les vannes de l'argent facile (voir article sur Milton Friedman et la crise boursière actuelle).
Quelques chiffres nous éclairerons sur cette mauvaise
inflation
« En 2003, la capitalisation boursière mondiale était égale à 31000
milliards de dollars, soit 86% du PIB annuel de la planète (36000 milliards de dollars). Les détenteurs directs d'actions possédaient donc un patrimoine boursier représentant la valeur de presque
une année de production marchande de toute la planète.
Le coefficient de capital de l'économie mondiale est de l'ordre de 3, la valeur de l'ensemble des biens en capital nécessaire à la production planétaire est environ le triple de la
capitalisation boursière, soit environ 100 000 milliards de dollars.
Les individus actionnaires possèdent une proportion considérable, à coup sûr supérieure aux trois quarts du patrimoine marchand de l'humanité, c'est à dire l'ensemble des actifs de
toutes natures (immeubles, maisons, appartements, valeurs mobilières, liquidités, oeuvres d'art) détenues par des mains privées et donnant lieu à échange marchand.
Que constate-t-on ?
a) géographiquement
La richesse boursière est concentrée dans un petit nombre de pays développés : avec 5% de la population mondiale.
Les EU représentent un quart de la production mondiale mais près de 46 % de la capitalisation mondiale.
L'Europe représente environ 25% de la capitalisation boursière mondiale (soit deux fois moins que les EU),
Le Japon 15%,
Soit pour ces trois économies 85% du total !
b) sur le plan numérique
300 millions d'individus actionnaires (soit 5% de la population mondiale) détiennent
la quasi totalité de la richesse boursière de la planète.
Dans chacun des pays ou groupes de pays cités, se cache encore une plus extrême concentration des actifs boursiers au sein de la classe déjà restreinte des actionnaires.
En France, par exemple, 1% des ménages détiennent presque la moitié du patrimoine en actions du pays.
Ceci n'est pas un cas isolé. Au final, il apparaîtrait, selon Peyrelevade, que dix à douze millions d'individus (soit 2 pour mille de la population mondiale) contrôlent en réalité la moitié de la capitalisation boursière de la planète, et sans doute une proportion à peine plus faible du patrimoine marchand de la planète. "
Une étude réalisée par la banque d'affaires Merill Lynch et la société informatique Cap Gemini, confirme ces résultats en distinguant les citoyens les plus riches du monde comme
suit :
1. " high net worth individuals ", ceux détenant plus de un million de dollars en actifs financiers de toute nature.
Ainsi en 2004, environ 8,5 millions de ménages disposent d'avoirs financiers
s'élevant au total à 31000 milliards de dollars soit 30% du stock de richesses mondiales, chiffres très proche de celui de 10 à 12 millions en détenant 50%. Ces ménages " vraiment
riches " détiendraient ainsi un patrimoine moyen de 4 millions de dollars, dont 35% détenus en actions.
2. A la pointe de cette concentration des richesses, on trouve les " ultra high net worth individuals " ou " ultra riches ", qui détiennent chacun au minimum 30 millions de
dollars.
Le nombre est ultra restreint, puisqu'ils ne sont plus que 77 000 ménages sur cette
planète (soit moins de 1% des " vraiment riches " !) qui détiennent ensemble pas moins de 15% de la richesse mondiale.
Selon le rapport mondial sur le développement humain 50% des travailleurs de la planète soit 1,4 milliards de ménages et donc environ 2,8 milliards de personnes, vivent aujourd'hui avec moins
de 2 dollars par jour...
3. A chaque strate de population d'actionnaires, classée par niveau de patrimoine, les 1% les plus riches possèdent 50% de la richesse totale. La population des " vraiment
riches " progresse beaucoup plus vite que celle du globe tout entier, et ceci est encore plus vrai pour les " ultra-riches ". Ainsi la concentration va en s'accélérant...
Il a lieu de réfléchir à la situation des pays en développement, en procédant aux mêmes calculs. Dans l’approche de privatisation
l’insertion dans cette dynamique ne peut que conforter cette thèse qui veut que les actifs financiers connaîtront une inflation car la logique sociale
qui anime ce mouvement aboutit à une concentration de ces actifs au mieux dans les mains de 1 pour mille de la population.
Monopole de l’Etat ou celui du privé est-on condamné à ne connaître que ce choix qui n’en est pas un ? Puisque dans tous les cas il aboutit jusqu’ici à la concentration de la richesse créée par d’autres tant sur le plan national que mondial
[i] [i] Jean Peyrelevade, Le capitalisme total, la République des idées, Seuil, 2005