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"Une société invivable


Au-delà du fait que, avec d’autres (comme Jacques Ellul en France ou Paul Goodman aux Etats-Unis), mais sans doute plus fort que la plupart des autres, il dénonce une société qui aliène alors qu’elle croit libérer.

L’apport d’Illich tient en deux points.

 

D’abord, il montre que les outils ne sont pas neutres : ils portent en eux-mêmes leur propre finalité, ils sont la matrice qui modèle les rapports sociaux que les hommes noueront entre eux. Ce qui va à l’encontre de toute la tradition positiviste et productiviste du marxisme dominant, qui voit dans l’essor des forces productives un instrument libérateur et la preuve de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers.


Dans cette tradition, si l’essor des forces productives se retourne contre l’homme, c’est parce qu’il est confisqué par la classe dominante qui l’utilise à son profit. Au contraire, Illich estime que ce potentiel libérateur est un leurre, et qu’il se retourne contre ceux qui sont censés en être les bénéficiaires. ….


Deuxième point : Illich avance que la logique des institutions est indépendante de leur finalité : c’est en voulant faire le bonheur des gens qu’on produit une société invivable. Qui est ce on ? Ivan Illich ne fournit pas de réponse bien nette. Tantôt il met l’accent sur la responsabilité des professionnels, qui tirent en quelque sorte profit du crime, tantôt il raisonne en termes systémiques, où l’acteur est déterminé par le système en même temps qu’il le détermine, selon le principe bien connu des cercles vicieux.


Cette critique radicale de la société industrielle ne donne donc pas la solution politique au problème qu’elle pose. ….. Dans cette perspective, l’enjeu est aujourd’hui de démocratiser la sphère hétéronome autant que d’étendre la sphère de l’autonomie, en définissant collectivement ce qui est utile socialement.

Dans ce contexte, une partie de la critique de l’hétéronomie faite par Illich a quelque peu perdu de sa force aujourd’hui. …. Force est de reconnaître d’ailleurs que les alternatives à la société industrielle marchande ne sont pas des plus exaltantes : le yoga et la nourriture bio ont moins fait pour allonger l’espérance de vie que les médicaments contre le cholestérol. La prothèse est efficace et, comme l’écrivait Joan Robinson, « le système est cruel, injuste, agité, mais il fournit vraiment des biens et, que le diable l’emporte, ce sont des biens qu’on veut » (4).


Mais, en même temps, qui ne voit que, loin d’apaiser nos sociétés, l’accumulation de biens crée de nouvelles pauvretés – ceux qui sont dépourvus de téléphones portables se sentent à l’écart, par exemple – et multiplie les problèmes – déchets, encombrements, énergie…

 

Au total, la critique radicale développée par Illich a ouvert bien des portes. Certains, comme Serge Latouche, François Partant ou Fabrizio Sabelli, s’en inspirent pour proposer une alternative au développement conçu comme un simple rattrapage des pays industrialisés. D’autres tentent de composer avec la société telle qu’elle existe, et parlent alors de développement durable, comme le font Ignacy Sachs ou Amartya Sen. Si l’on juge la vitalité d’une pensée à sa postérité, alors celle d’Ivan Illich est particulièrement vivante. "

 

Denis Clerc

Publié par Antony et Fred paris8philo.

(1) Le terme a d’ailleurs été repris par un des disciples d’Illich, Ingmar Granstedt, qui a publié en 1980 une critique acérée de L’impasse industrielle (éd. du Seuil).
(2) C’est Jean-Pierre Dupuy qui a eu l’idée du calcul de cette « vitesse généralisée », idée reprise par Ivan Illich pour illustrer sa thèse de la marchandise comme obstacle.
(3) Pour un catastrophisme éclairé, éd. du Seuil, 2002, p. 38.
(4) Philosophie économique, éd. Gallimard, 1967.


le site a déjà produit une lecture du livre dIvan Illich, Le genre vernaculaire.

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Tag(s) : #reflexions
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