Commentaires

Concours

Présentation du blog

Dimanche 4 février 2007 7 04 /02 /2007 18:30

 

Aucune ligue des droits de l'homme n'a évalué le désastre causé aux dignités humaines par l'appauvrissement. A l'aube du XXIème siècle et du libéralisme qui se veut généralisé, la vague qui a déferlé depuis vingt ans sur le monde et sur l'Afrique en particulier, semble avoir creusé un trou sous les pieds des plus pauvres de la planète et a élargi leur nombre.

 

 

Le processus s'est déroulé en deux étapes principales. La première qui a débuté à  la fin des années 70 a vu s'effriter les quelques positions acquises par les politiques de développement autocentré. Ces politiques, et selon leur degré de développement, n'ont pas résisté, longtemps, aux conjonctures successives,et parfois simultanées, caractérisées par ; la baisse des revenus d'exportation, l'augmentation du service de la dette, l'accroissement des taux d'intérêts, la dégradation des termes de l'échange, la manipulation du cours du dollar.

 

 

Parallèlement le protectionnisme des pays riches devenait plus rigoureux.

 

Selon le Wall Street Journal du 27/5/86, de 1976 à 1982 la fuite des capitaux   s'est   élevée   à : « 26 milliards  de dollars  en  Argentine,  10 milliards de dollars au Brésil, 10 milliards de dollars en Inde, 10 milliards de dollars en Indonésie, 12 milliards de dollars en Malaisie, 10 milliards de dollars au Nigeria, 9 milliards de dollars aux Philippines, 56 milliards de dollars au Mexique ». Les transferts nets annuels des pays du tiers monde sont 39 milliards de dollars. Le total de l'aide annuelle est de 50 milliards de dollars.

 

 

Ainsi, tout au long de la décennie 80, dans les pays du tiers-monde, statistiques officielles à l'appui', les plus pauvres de ces pays et ceux qui le sont devenus, ont payé le prix de l'arrêt des politiques de développement autocentré.[1]

 

 

En effet, la deuxième étape qui débute fin des années 80, celle des ajustements structurels, a accéléré le processus de la chute des pauvres entraînant avec eux ceux qui ne l'étaient pas dix ans avant. Les filets de protection sociale proposés, ont des mailles tellement larges et fragiles, qu'ils n'ont pas tenu l'espace de temps nécessaire à leur mise en place.

 

 

L'ensemble des pays du tiers-monde de leur propre initiative ou, plus souvent, avec l'alibi confortable des institutions de Bretton Woods, ont été socialement appauvris. Mais ce que l'on constate c'est que pratiquement partout cet appauvrissement a touché beaucoup plus les populations les plus indigentes.

 

 

La doctrine dominante des nouveaux gestionnaires, au milieu de la dernière décennie, a eu l'étrange caractéristique d'être la même partout: le but est d'augmenter les revenus d'exportation et de diminuer les dépenses, afin de garantir le paiement de la dette. Les transferts nets au titre de crédits à long terme (apports nets de ressources diminués du montant des intérêts effectivement payés) se sont élevés en 1992, pour les pays à revenus intermédiaires, à moins 16,9 milliards de dollars.

 

 

Le système ainsi négocié avec ces institutions a été caractérisé par le PNUD par cette formule: « Plus les débiteurs remboursent plus ils sont endettés. »[2]

 

 

Certains pays ont remboursé trois fois leur dette et sont encore plus endettés. Les principaux bénéficiaires de ce paradoxe, sont le FMI et la Banque mondiale ; car, toujours selon le PNUD : « Entre 1983 et 1987, lorsque les pays en développement ont soudain été confrontés à l'exode des prêts accordés par les banques commerciales, les transferts nets du FMI sont passés de plus 7,6 milliards de dollars à moins 7,9 milliards de dollars. De même les transferts nets de la Banque mondiale sont également devenus négatifs, à moins 1,7 milliard de dollars en 1991.»

 

 

Pour ce faire, les outils ont été aussi les mêmes partout faisant ainsi planer un doute sur la souveraineté des États concernés, dévaluation/réduction de la dépense publique en particulier de santé et éducation, réduction et suppression des subventions aux produits alimentaires, diminution de la consommation par réduction des salaires, encadrement du crédit, suppression du contrôle des prix, libéralisation du commerce extérieure à l'importation et à l'exportation, privatisation/augmentation des impôts et des taux d'intérêts.

 

 

L'on serait en mal de trouver, sur le continent africain et dans le tiers-monde de façon générale, une mesure originale par rapport à ce bref inventaire. Les accords d'ajustement structurel ne différent d'un pays à l'autre que par le nom du pays et des organismes concernés.

 

 

Et pourtant le miracle est là. Chaque pays est convaincu qu'il applique des mesures qui lui sont spécifiques et dues à sa propre situation économique. Le gain d'une telle situation est d'une part de culpabiliser chaque pays pour sa mauvaise gestion, alors que l'ensemble de l'économie mondiale souffre d'un fort endettement public ; et surtout, d'éviter que ne se reconstitue une solidarité des pays ainsi «ajustés». Solidarité, d'ailleurs, fort improbable puisque ces pays sont confrontés à des phénomènes de disparition des solidarités internes fondamentales.

 

 

Peut-être est‑ce la raison pour laquelle, aucun gouvernement des pays du tiers-monde n'a pris l'initiative d'une concertation pour une conférence internationale sur ces problèmes, en vue d'un accord des pays concernés pour un développement moins inégal, ou plus modestement pour limiter l'appauvrissement des populations indigentes. Pourtant, à la lutte contre la pauvreté née du sous-développement il faudra bien des programmes spécifiques pour lutter contre cette nouvelle forme d'appauvrissement ; cette pauvreté née des ajustements structurels, rendus indispensables par les faillites économiques, nécessite pourtant des programmes spécifiques.

 

 

Le résultat de ces politiques est que, pour permettre le paiement régulier de leur dette, tous les pays du tiers-monde ont quasiment démantelé les filets de protection des populations alors que ceux-ci ne représentaient pas plus de 5 à 15% de leur PIB.[3] La majorité de ces populations que l'on a appauvries, n'avait pas accès à l'éducation, aux soins de santé primaire, à l'eau potable ; elle est mal nourrie quant elle n'est pas réduite à la famine. Quant à ceux qui avaient pu développer une infrastructure conséquente, ils n'ont plus les ressources nécessaires pour couvrir les charges récurrentes de ces investissements.

 

 

C'est aussi un processus efficace d'érosion de la dignité d'hommes qui n'ont plus eu les moyens, en moins de dix ans, dans certains pays, de faire vivre leur famille. En réduisant au chômage ceux qui avaient un emploi, par compression d'effectifs et suppression du secteur d'État, en n'offrant à leurs enfants d'autres perspectives que la rue, ou le diplôme sans emploi, en un mot en appauvrissant les populations, ces pratiques n’ont pas apportées de réponses valables, à moyen terme, aux problèmes de régression des solidarités sociales, avec ce que cela comporte comme conséquence sur la cohésion nationale. L'aide humanitaire internationale doit‑elle devenir le « RMI de substitut » spectaculaire, à ce qu'assurait, tant bien que mal, les solidarités nationales ? En effaçant les quelques programmes publics qui en relevaient, ne fait‑on pas disparaître le concept même de nation ?

 

 

Selon la Banque mondiale, « les pays qui ont réussi à relever le niveau de vie de leur population et à éviter des taux de chômage élevés, y sont parvenus grâce à une croissance de leur production supérieure d'au moins 2 points de pourcentage à leur accroissement démographique ».[4] Les salaires réels, dans la quasi‑totalité de ces pays, sur la même période, ont diminué de 30%. Les programmes de soins, d'éducation, d'approvisionnement en eau potable ont été « sapés à la base ». Les taux d'inscription dans les écoles primaires qui étaient de 79% en 80 ont chuté à 67% en 1988.

 

 

Les programmes d'ajustement structurel ont été présentés comme une remise à niveau, une adaptation du train de vie par rapport aux moyens. Le thème développé par les experts du libéralisme étendu aux économies en développement est: « Nous avons vécu au dessus de nos moyens ». Au vrai, c'est la mort lente par l'appauvrissement accéléré.

 

Sur le continent africain, par exemple, il y avait pour la seule Afrique sub‑saharienne 185 millions de personnes qui n'avaient pas 370 dollars de revenu annuel soit prés de 1 dollar/jour. Dans dix ans ce chiffre aura augmenté de 85 millions. Vivre selon ses moyens cela signifie mourir lorsque le revenu ne dépasse pas ce montant.

 

 

Ces populations auront‑elles une vie meilleure depuis qu'elles ont été invitées à changer leurs habitudes, c'est‑à-dire depuis la conversion à la gestion économique libérale ?

 

Et il faut aussi, tout de même, savoir ce que représentait, au début du 21éme siècle dans les pays du tiers-monde, ce bien-être qui leur est à présent contesté, faute de moyens :

 

 

14 millions d'enfants meurent chaque année avant d'avoir atteint l'âge de 5 ans.

 

 

1,5 milliard de personnes n'ont pas accès aux services de santé.

 

 

100 millions de personnes ont été frappées par la famine en 1990.

 

 

300 millions d'enfants ne fréquentent pas l'école.

 

 

180 millions d'enfants souffrent de malnutrition.

 

 

Sur le continent africain plus particulièrement le tableau est plus sombre: une mortalité infantile des moins de cinq ans qui atteint 178 décès pour 1000 naissances l'inexistence de services de santé pour plus de la moitié de la population ; deux tiers de la population n'ont pas d'eau salubre. L'état sanitaire en raison des maladies tropicales est alarmant, 18 millions de personnes souffrent de la maladie du sommeil et le paludisme tue, chaque année, deux cents mille enfants.

 

 

L'enseignement supérieur, en raison des réformes économiques et du retard enregistré dans la relance des activités, forme, plus ou moins bien, des jeunes diplômés condamnés au chômage.

 

 

Encore faudrait‑il compléter ce tableau des coûts humains du sous-développement par le lourd tribu des guerres civiles, dont le nombre en raison d'absence de support économique à la cohésion sociale, et des troubles liés au changement de régime, va grandissant, La distribution des revenus sur le plan national est encore plus inégalitaire qu'il y a dix ans. Elle l'est encore plus, comme on l'a vu, sur le plan international. Bien entendu, en raison des logiques économiques fondées sur le principe du laisser-faire, l'accès aux facteurs de production, au crédit, et aux capitaux, est quasiment impossible pour ces populations dont la caractéristique est d'être, pour l'instant, insolvables.

 

 

 



[1] « Dans un rapport établi durant l'exercice 93, la Banque mondiale observe : que si les pays en développement ont sensiblement progressé dans la lutte contre la pauvreté au cours des 30 dernières années, les années 80 ont toutefois marqué un ralentissement à cet égard », op cit., p. 42.

 

 

[2] Ibid.

[3] Rapport sur le Développement humain. PNUD 1992.

 

 

[4] Banque mondiale. Rapport annuel 1993, p 161.

 

Par Zahir Farès - Publié dans : économie et politique - Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil

Calendrier

Janvier 2010
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>

Recherche

Recommander

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés