Espace et mémoire
L'idéologie, dont on perçoit les contours, est donc un dialogue, ou mieux un échange, sans cesse renouvelé entre le monde, les hommes et leurs rêves. Sans le rêve elle ne peut inspirer l'action. Sans le rêve elle prive les hommes d'un idéal. Elle est tout au plus contemplation. L'existence, alors, se dévoile et c'est dans ce processus que l'homme trouve les raisons de vivre avec les autres et de s'approprier l'espace. « Il faut rêver pour agir » disait Lénine.
Il arrive, parfois, que, par amnésie, l'homme ne reconnaisse plus son espace ; qu'il lui paraisse étranger ou qu'il lui semble le voir, tout juste, émerger. D'autres fois, la mémoire se réveille d'un long sommeil et, encore engourdis, les hommes revendiquent un espace dans lequel ils ne vivaient plus depuis longtemps ; comme si le temps avait « suspendu son vol » ! Car, pour devenir sociale la mémoire a besoin de se localiser.
Il en est ainsi des peuples de l'Europe post‑communiste qui, après une parenthèse de cinquante années retrouvent, à l'égard de leur territoire, des réflexes que l'on croyait perdus Serbes, Hongrois, Moldaves, Lithuaniens et Alii, dans un véritable « back to the future », par leurs revendications, veulent remonter le temps pour vivre le XXIème siècle comme leurs ancêtres, en 1918, auraient voulu le leur faire vivre 1 Tout se passe alors, comme si les traités de Versailles et de Trianon venaient d'être signés. Ainsi en est‑il, aussi, de l'espace asiatique de l'Islam qui retrouve, avec l'effacement relatif du centre de gravité de Moscou, les pesanteurs géographiques et humaines de l'Iran et du Pakistan, en attendant qu'Istanbul choisisse entre l'Europe et l'Asie et se souvienne d'eux. Les chemins qui vont vers ou partent de Samarkand, renaissent spontanément et se tournent vers le Proche-orient.
De même qu'il se crée, par ailleurs, de nouveaux espaces dont les frontières ne sont pas territoriales mais humaines. Ce sont les espaces des exclus, des marginaux et aussi des activités illégales, ou, en un mot, qui leur convient ; des espaces de l'informel.
Avec le temps, tout ce qui n'a pas su dilater les flux existants, préférant les détourner, s'en va. Et tout peut, brutalement, refluer. L'espace vital d'un peuple peut, ainsi, s'estomper, ou devenir plus vivace. Les hommes en gardent le souvenir, d'abord par des liens biologiques et affectifs qui refluent, sans cesse, dans leur mémoire. Le monde actuel nous offre des exemples qui montrent, à l'évidence, et malgré le laminage de la mondialisation, que les peuples peuvent ne pas oublier leur histoire médiate.
L'attachement des Grecs au seul nom de la Macédoine, sans revendication territoriale, se comprend ainsi. Le contenu affectif du met l'emporte sur le celui du sol ; et pour eux l'on ne peut être Macédonien qu'en vivant sur le territoire grec.
Les relations diverses de l'homme à son milieu naturel ont été « opacifiées » par l'urbanisation ; mais elles innervent, en permanence, et le plus souvent de façon inconsciente, les échanges et les comportements des nations. Le monde n'existe que par la conscience que l'on en a. Cette conscience est elle-même le fruit d un héritage et de la vie quotidienne. Car, « on a du marteau, dit Heïdeg.ger, La connaissance la plus intime quand on s'en sert pour marteler. Et du clou, quand on l'enfonce dans le mur, et du mur quand on y enfonce le clou. » J.P. Sartre poursuit : « le faire est révélateur de l'être ».[1]
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