Communauté : Economie et développement
Vendredi 31 août 2007

Dans un certain nombre de pays il y eut, incontestablement, un effort de développement et de concrétisation de l'idéal des indépendances. Trop souvent les intellectuels ont fait le jeu de ceux qui ne pouvaient supporter une telle velléité. Ils sont devenus le relais, involontaire, de remise en cause de ces actions au nom d'une approche qui était antinomique. Cette approche pouvant être aussi bien marxiste que libérale.

 

Lumumba, Nasser, Sankara, Boumédienne, notamment, furent dénigrés par leurs élites qui n'ont pas su distinguer la part de pensée autonome que ces hommes apportaient.

 

En matière économique ces mêmes élites n'ont fait que critiquer les nouveaux modèles de développement, et à gauche, comme à droite, se sont gaussées des thèses sur la revendication d'un nouvel ordre économique international que ces pensées autonomes, chacune en son temps, ont tenté d'exprimer.

 

L'histoire des idées politiques de ces pays est plus riche par les textes et discours de ceux que l'on a gratifié du titre de dictateurs, que par ceux de « philosophes engagés ». Les jeunes générations n'ont d'autres nourritures intellectuelles, pour cette période, que ces pensées, car rares sont les idées politiques qui puissent rivaliser en densité et en justesse d'appréciation.

 

C'est au prix d'efforts plus grands vers une réflexion mieux ancrée dans le vécu et fidèle aux valeurs qui ont conduit aux indépendances, que les élites pourront contribuer à redonner vie aux aspirations profondes des peuples. La pureté cristalline des textes de Kateb, de Haddad ou Feraoun, les couleurs chaudes, authentiques et généreuses des tableaux d'Issiakhem, sont sans conteste le meilleur outil pour apprécier l'écart des pratiques politiciennes et des manipulations par rapport à l'idéal nationaliste. Après l'indépendance, ces oeuvres resteront la source, sans cesse renouvelée, pour tout ceux qui ont besoin de retrouver leurs marques. Leur force est d'être, en outre universelles.

 

Il faut pour cela dissiper les illusions et redonner de l'espoir aux générations montantes. La période qui s'ouvre à présent est faite, principalement, de deux grandes et essentielles illusions. Celle de la solution à tous les maux du sous-développement par la libéralisation, et celle d'un nouveau pouvoir. C'est là l'expression d'une attitude purement volontariste qui n'a pas fait l'effort d'analyser tant le contexte dans lequel se sont produits ces derniers évènements, que d'apprécier à leur juste valeur les causes des difficultés rencontrées dans le passé récent, encore actuellement et pendant longtemps.

 

Tout se passe comme si l'avènement du libéralisme efface les problèmes à résoudre ou que ces problèmes étaient dûs aux régimes en place et exclusivement à eux.

 

L'économisme et le rejet sans inventaire du passé n'est pas sans dangers. Car, dira Kateb Yacine ‑ « Ce sont les âmes des ancêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé à notre juvénile attente, à notre impatience d'orphelins ligotés à leur ombre de plus en plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner. »[1] Appel du poète à la jeunesse, certes, mais aussi aux futurs décideurs pour ne pas faire éclater la mémoire collective en passant sous silence les temps des « années de braise ». Car, ainsi que le rappelle Aimé Césaire: « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. Moi, je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinage… »[2] Comment ignorer ces traumatismes et bondir dans la modernité avec de telles pesanteurs ?

 

Pour l'instant, ce qui compte, c'est d'en avoir témoigné et de chanter l'espoir. Car, ces hommes peuvent dire que : « Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. » Et Camus de poursuivre « C'est pendant ce retour, cette pause que Sisyphe m'intéresse.[3] » En témoignant ainsi les intellectuels algériens ont été cette pause dans l'effort et lui donne un sens ; celui d'une quête permanente de la cohésion dans l'espace et dans le temps.



[1]  Kateb Yacine in Nedjma p. 97.

[2]  Aimé Césaire, « Discours sur le colonialisme » cité par Ferhat

     Abbas in Autopsie d'une guerre, Éditions Garnier.

[3] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Éditions Gallimard.

Par Zahir Fares - Publié dans : reflexions - Ecrire un commentaire
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