L'anticolonialisme et la gauche
Les nationalistes étaient en droit d'en attendre beaucoup. La pensée socialiste avait une culture théorique et une pratique sociale qui auraient pu la prédisposer à un engagement favorable à l'émancipation. On en trouve des échos dans le «Discours sur le colonialisme» d'Aimé Césaire, paru en 1957. « Toute colonisation, dit‑il, est essentiellement une entreprise de pillage reposant sur la force et la violence. Elle dégrade le colonisateur dans la mesure où elle décivilise celui qui la pratique et fait triompher la force brutale. Elle détruit les civilisation extra‑européennes, ces civilisations africaines, que par la propagande et la force on veut prouver qu'elles ne sont que barbarie, justifiant ainsi une entreprise de destruction ». Une civilisation ne saurait en détruire une autre, sans se renier. Cet appel, que semble lancer Aimé Césaire à ceux qui se réclament d'un idéal progressiste, n'a pas trouvé d'écho dans la gauche au pouvoir soutenue par le PCF.
Le débat fut ouvert par la publication dans « France observateur », en 1958, d'articles tirés d'El Moudjahid (n°21, 1er avril 1958 ;les communistes français et la révolution algérienne) et d'un texte de Jean Amrouche. Elie Mignot puis Léon Feix rappellent « que les amis naturels des peuples coloniaux sont la classe ouvrière de la métropole et son parti. »
Mais il semble que les appréciations diffèrent de part et d'autre. Dès le 8 novembre 1954 le PCF publiait un communiqué estimant qu'un « problème national » se posait en Algérie. Le communiqué poursuit : « Fidèle à l'enseignement de Lénine, le PCF qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n'étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française... » Mais le souci de l'alliance avec les socialistes conduira le PCF à voter les pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet et à condamner les actions engagées par les jeunes appelés du contingent contre la guerre.
L'ambiguïté du communiqué du Bureau politique publié le 2 mars 1956 demandant « des négociations loyales entre le gouvernement français et les représentants de tous les courants du mouvement national, de toutes les couches sociales de la population algérienne sans distinction d'origine »[1] exprime le malaise de ce parti partagé qu'il est entre ses alliances en France, ses militants en Algérie ‑ absents dans la direction de cette insurrection ‑ et l'anticolonialisme doctrinal.
« Pas un mot sur le FLN » déclare El Moudjahid, « bien mieux une différenciation est faite entre les combattants avec qui on conclura un cessez‑le‑feu et les représentants de tous les courants du mouvement national qu'on se garde de nommer ». Cette réticence du PCF à prononcer le mot indépendance, lui préférant la formule du « fait national algérien », ses hésitations à reconnaître le FLN, alors que la gauche progressiste l'a déjà fait, sont autant d'éléments qui ont poussé le nationalisme algérien à critiquer ce parti. Critique toute politique visant à priver la SFIO de son soutien à gauche.
L'ensemble de ces mouvements de pensée a eu un retentissement limité sur le cours des événements. La prolongation de la guerre provoquera des ruptures entre les appareils des partis de gauche, les jeunes et certains intellectuels. La recherche d'actions pratiques pour hâter la solution du problème a entraîné des jeunes à poser la question de l'insoumission d'une part et de l'aide au FLN d'autre part. Ce sont ces deux grandes questions que l'on retrouve dans les motivations de la création du « réseau Janson » et qui furent synthétisées dans « le manifeste des 121 ».
La critique contre la « gauche organisée » faite par ce manifeste exprime le malaise d'un secteur de l'opinion qui désire inscrire dans les faits son hostilité à la guerre et sa volonté d'être conséquent avec les principes de l'anticolonialisme.
La guerre a, ainsi, provoqué des clivages à l'intérieur des partis en France, à droite comme à gauche. Mais ceux qui voulaient la paix ne manifestaient pas ensemble ni au même moment. Les oppositions idéologiques, politiques ou tactiques entre ces différents mouvements n'ont pas permis de voir se dessiner à partir d'eux un regroupement des forces.
C'est de la jeunesse estudiantine, et en particulier de l'UNEF, que partira le mouvement qui tentera de dépasser les appareils des partis pour « un programme commun » en faveur de la paix. La génération de ceux qui furent étudiants en 1960 constituera la base politique de la gauche en 1980.
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