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Jeudi 2 août 2007

Les expressions et réflexions qui seront utilisées dans ce paragraphe sont extraites des oeuvres des différents auteurs algériens pendant la période étudiée. Aussi bien, lorsque nous parlons de "communion avec le peuple", c'est ce qui apparaît aux lecteurs des différents textes parus entre 1954 et 1962.

 

La communion telle qu'elle s'entend ici, exprime cette situation d'exil culturel dans laquelle vivait l'intellectuel jusqu'ici et qui par l'engagement dans la guerre de libération de tout son peuple, perdra peu à peu de son acuité. Il convient à présent de s'interroger sur les caractères de cette communion.

 

Le problème de la langue tout d'abord prend une nouvel­le dimension. Il ne s'agit plus de s'attrister sur la difficul­té de s'exprimer dans la langue de son peuple, mais de l'uti­liser et de continuer à parfaire sa formation.

 

L’étudiant doit poursuivre ses études et se préparer à la gestion des affaires de son pays. La langue française n’est pas un obstacle ni à la prise de conscience nationale ni à l’engagement dans la lutte. La notion de patrie fond ainsi dans un même creuset les contradictions culturelles. « Si l’écrivain algérien écrit en français dans « la gueule du loup », il n’est pas pour autant coupé de sa langue maternelle. Sa situation entre deux lignes de feu l’oblige à inventer, à improviser, à innover, à retrouver sa voie perdue dans le fracas des armes … Il avance comme un visionnaire » [1]. Conception peut-être légèrement romantique mais qui, d’un coté justifie la situation de l’intellectuel colonisé en même temps qu’elle explique celle de l’écrivain.

 

 H. KREA l’explique d’ailleurs « parfaitement, il est bon d’affirmer que la littérature algérienne, surtout expression d’exilés, demeure en-deça de son objectif premier à savoir le peuple. Dans ce cas, elle n’est qu’une séquelle de l’exotisme puisqu’elle se propose de plaire à un public étranger grâce à des recettes données ».

 

« incompris de son peuple par la force des choses, opprimé lui aussi par l’injustice érigée en dogme éternel et immuable, l’écrivain dont nous parlons, pratiquant une seconde langue plus ou moins maîtrisée, a tout tenté pour justifier son destin, sans pour autant exorciser son drame ». [2]

 

Il est certain que l’intellectuel colonisé trouve dans son peuple la justification de son destin ; lui qui jusqu’à présent se croyait totalement exilé, se retrouve et découvre en même temps l’aventure qu’il a vécue. Il n’est plus seul.

La coupure que ressentait l’intellectuel colonisé n’existe plus ; il s’agit pour lui à présent de choisir, son peuple le reconnaît pour sien et il l’invite à le retrouver pour faire disparaître son déracinement. L’intellectuel n’a plus à « exorciser son drame » ; le phénomène politique englobe toute sa vie et lui donne l’impression que le problème culturel a disparu.

 

Il est encore plus vrai que la guerre sous toutes ces formes et les proportions qu'elle prend, rend ce problème de la langue légèrement futile par rapport aux préoccupations de l'instant. Néanmoins, la contradiction semble dépassée. "C’est en français que nous proclamons notre appartenance à la commu­nauté algérienne. On ne se sert pas en vain d'une langue et d'une culture universelle pour humilier un peuple dans son âme. Tôt ou tard, le peuple s'empare de cette culture et il en fait les armes à longue portée de se libération". [3]

 

Il n'y a plus de "mystification de la culture"; celle­-ci est à présent utilisée dans un sens nouveau et au service d'une cause. Ainsi, l'intellectuel de langue française ne ressent plus de déracinement dans son mode d’expression, il parlé français, certes, mais il ne dit pas autre chose que son peuple; langue différente mais même pensée. Il est à présent partout chez lui.

 

La "communion avec le peuple" n'est pas uniquement culturelle. Elle est d'abord évènementielle, quotidienne à plus d'un titre. La cause est commune et les souffrances le sont aussi. L'écrivain le traduira "en une espèce de témoignage" ou encore comme le dit un auteur marocain" "pour eux, souffrir dans ma dignité d'homme et dans ma chair d'homme. Voilà ce que j'ai fait pendant cinq ans; puis traduire cela en une espèce de témoignage non pas de mes sens mais de mes souffrances".[4] Les témoignages sont l'expression d'une société en gestation, c’est "la douloureuse évolution d'un monde statique qui, tout à coup, s'exile, se cherche, Voudrait trouver sa voie et bous­cule tout sur son passage".[5]

 La guerre et la misère redoublent encore la volonté de se libérer. "Nous sommes damnés pour la vie et quand notre triste cohorte débarque au printemps dans le pays civilisé auquel elle va demander de l'argent, nous nous considérons comme des âmes en peine visitant le Paradis des Elus... La pensée que nous sommes des déshérités de ce monde, les parias de XXème siècle". [6]

 

Devant ce "peuple qui aime en secret", les paroles man­quent à certains". Ici, les hommes meurent, des miasmes meu­rent, des pourritures meurent. Voici un an que je n'écris plus rien parce que plus rien ne me paraît valoir la peine d'être écrit, plus rien que la grande tragédie, les larmes, le sang des innocents, tous les innocents qui paient la faute du seul grand coupable, le colonialisme". D'autres expriment l'ardeur et le bouillonnement de la jeunesse"' ce sont les âmes des an­cêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé à notre juvénile attente, à notre impatience d'orphelins ligotés à leur ombre de plus on plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner".[7]

L'intellectuel vit ainsi la libération de son peuple, car il découvre en même temps ses errements passés, et sa si­tuation qu'il croyait jusqu'ici placée entre deux mondes.

 

En prenant conscience de cette situation, en admirant la lutte de leur peuple, les intellectuels développent alors par la même occasion, les principaux thèmes culturels suscepti­bles de redonner à l'ensemble de la nation sa personnalité.

 

‑ La conquête de la personnalité

 

Cette conquête n'est pas aisée à plus d'un titre. Les bouleversements sociaux provoqués par la colonisation et la guerre ne peuvent être effacés du jour au lendemain. La situa­tion de dépendance coloniale et ses conséquences économiques et sociales entraînent une véritable entreprise de dépersonnalisation. Cette dépersonnalisation, les intellectuels l'ont vé­cue à leur manière; aussi bien, le thème principal qui sera développé sera celui de la restauration de la culture nationale.

 

Comment est appréhendée cette culture nationale ? Elle est avant tout « arabo-islamique » comme l’affirmera plus tard l’U.G.E.M.A., organisation estudiantine ; c’est là le thème principal lié à la revendication qui se résume en deux aspects liés : d’une part, une affirmation de la personnalité algérienne et son rattachement à la culture arabe dont elle fut coupée par l’entreprise coloniale,  d’autre part, pour les intellectuels il s’agit de retrouver un lien avec le peuple, celui de la langue. « C’est pourquoi elle (l’UGEMA) affirme son attachement à la culture arabo-islamique sans laquelle l’intellectuel algérien se sent déraciné et coupé de son peuple ». Cependant, le débat n’est pas clos pour autant.

 

L’affirmation de ce grand principe ne définit ni les moyens de l’atteindre ni le temps qu’il faudra pour le réaliser. Faut-il interpréter dans le même sens le nombre limité d’œuvres littéraires parues depuis l’indépendance ? Le problème de la langue comme moyen d’expression n’est pas encore résolu ; aussi bien, les écrivains algériens se posent à nouveau la question pour qui écrire. Avant d’écrire, peut-être faudrait-il penser à créer des lecteurs ? ce à quoi répond la scolarisation de millions d’enfants depuis 40 années

 



[1] Kateb Yacine – témoignage chrétien du 13-3-1959

[2] H. KREA – Affrontements n° 5 décembre 1957

art, culture et peuple en afrique du Nord ».

[3] Kateb Yacine ‑ Les lettres nouvelles n° 40 juillet‑Août 1956 p. 110‑111.

[4] Driss Chraibi ‑ Les boucs ‑ P. 70è7l

[5] J. Ballot – IBLA n° 77 – 1er Juin 1957 p.60

[6] M. FERAOUN – « Les chemins qui montent » p. 196

[7] K. YACINE – Nedjma – p 97.

 

Par zahir Fares - Publié dans : société - Ecrire un commentaire
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Commentaires

Hello toâ  ;-)

J'aime bien ta conclusion, très logique.
Bonne fin de semaine,
@ bientôt ...
Commentaire n°1 posté par Moa le 03/08/2007 à 11h39
merci pour ton comm. je suis actuellement en  cours de rédaction de la conclusion à l'ensemble des 5 articles. que je  pense terminer ce soir Bon we @bientôt
Réponse de Fares le 03/08/2007 à 18h31
Votre blog est on ne peut plus intéressant et instructif. Merci pour toutes ces informations. Je suis professeur de philo en Normandie (ce n'est pas grâve...) et nombreux de mes élèves ont visionné le film de Florent-Emilio Siri, "L'Ennemi intime". J'aurais aimé connaitre votre point de vue sur ce métrage. (Nous allons débattre en cours prochainement). J'ai tenté d'en faire la chronique sur mon blog ("L'ennemi intime, digestion du Malaise français") mais je n'ai pas le sentiment d'avoir été exhaustif. Vos lumières pourraient-elles m'éclairer davantage? Au plaisir de vous lire. Amicalement. Baccawine
Commentaire n°2 posté par Baccawine le 09/05/2008 à 11h28

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