M. Mostefa LACHERAF
[1] poursuit le débat. La région ne peut être une source d’inspiration pour l’intellectuel colonisé. Ce qui est bon pour Alphonse Daudet, n’est nullement valable
pour un romancier algérien: « on part de fausses données ethniques et cédant.à un tempérament exclusif, à un vertige intellectualiste ; on veut esquisser une sorte d’épopée : celle
d’une collectivité montagnarde considérée à tort, comme hétérogène et n’ayant aucune attache avec le peuple d’alentour. Bien qu’allusif et latent, ceci est grave et c’est précisément ce qui a plu
à la presse colonialiste d’Algérie, à tous ceux qui cherchent à nier, la vérité historique, à dresser les uns contre les autres les groupes d’une même famille que le milieu géographique et des
conditions de toutes sortes ont différenciée en apparence sans affecter leur communauté d’origine et sa vocation ».
M. MAMMERI répondait que « c’était un roman algérien, sur des réalités algériennes, un roman qui, comme tel, ne pouvait donc que servir la cause algérienne » ; en vain car le débat
était à la mesure des thèmes coloniaux qui affirmaient qu’en Algérie il y avait une multitude de populations sans liens et qui ne pouvaient prétendre à l’unité d’un peuple.
Non décidément, le retour farouche aux sources ne pouvait libérer intellectuellement l’intellectuel de son déracinement. « Toutes les forces de création de nos écrivains et artistes mises au services de leurs frères opprimés feront de la culture et des œuvres qu’ils fourniront autant d’armes de combat. Armes qui serviront à conquérir la liberté » déclarait Mohamed DIB en 1950. Il ne s’agit pas de décrire mais de témoigner pour agir. C’est ce qu’applique M. DIB dans la « Grande maison » [2]. Les autres jours où ils savaient qu’il n’y avait rien à manger, sans demander d’explications, ils s’allongeaient sur une couverture, une peau de mouton, par terre ou à même le dallage et observaient un silence obstiné. Le moment du repas, ils feignaient de l’ignorer [3] .
M. FERAOUN poursuit son œuvre avec « La terre et le sang » [4] et suit la misère de ses personnages qui partent même en France sur les chemins de l’émigration.
Nous avons retenu ici les oeuvres principales de cette première période, celle du silence politique, constaté dans la société colonisée après les évènements du 8 mai 1945. Les oeuvres sont là pour témoigner que ce silence n'était qu'apparent; elles expriment non seulement le malaise des intellectuels qui poursuivent leur aventure mais l'état même de fermentation politique précédant le 1er Novembre 1954. Un fait est significatif, cette production‑littéraire se concentre sur deux années 1952, 1954 et l'ensemble est couronné par "l'incendie" de M. DIB paru en 1954.
La critique de la société coloniale est plus ou moins nette chez les intellectuels; cependant leurs récits, leurs articles, leurs romans ont eu le mérite de tenter de montrer la vie quotidienne de leurs compatriotes et si le thème de la misère est présent chez tous, tous n'en saisissent pas toujours les vraies causes. Leurs œuvres sont une attente. Est‑ce la leur ? Est‑ce celle de leur société ? Une chose est néanmoins certaine, leur prise de conscience est celle de tout un groupe humain. Elle est celle de leur société qui émerge. Les intellectuels ne vivent plus une aventure solitaire; une communion s’amorce qu'ils salueront de toute leur âme pour beaucoup. Ils commencent à s'apercevoir que la "mystification de la culture« qu'ils ont connue n'est pas la seule et qu'à leur manière, ils ont vécu l'expérience coloniale; que leur problème n'est qu'un élément d'un ensemble plus vaste et qui ne peut être résolu que dans la contestation globale.
L'obtention de prix littéraires à Paris ne supprime pas le déracinement et c'est avec son peuple et non seul que l'intellectuel se libère. Nous retrouvons ici le thème de la fusion, de la communion que développera plus tard Franz FANON dans "Les damnés de la terre". En décrivant la faim, la misère l'écrivain algérien n'est nullement déchiré entre deux cultures, il témoigne et en même temps se démystifie. Les intellectuels prennent conscience qu'il ne s'agit nullement de renoncer à la culture acquise mais plutôt de bien s'en servir et lorsqu'ils ne ferment pas les yeux, ils ne peuvent qu'être engagés; mais leur engagement n'est pas identique à celui d'un Camus décrivant dans ses articles la misère en Kabylie; ils prennent conscience que dans leur situation, s'ils s'expriment, les rapports établis par la société coloniale sont tels, qu'ils ne peuvent que choisir leur camp. Ils ne sont pas des observateurs attristés, leurs paroles, leurs écrits, qu'ils le veuillent ou non, ne peuvent être dégagés de leur contexte social et historique. Ils sont eux‑mêmes des colonisés. On applaudit à leurs essais, à leur exercice mais au‑delà chacun de leur mot n'est que l'expression d'une situation qui les comprend, les entoure, dont ils ne peuvent se séparer.
Arrivé à ce point de l'exposé, il convient de se demander si les oeuvres littéraires d'expression française sont la seule représentation de la situation de l'intellectuel. Il est non moins vrai que la littérature algérienne se révèle à présent comme un témoignage sur une période, et plus encore sur la vie quotidienne. Certes, nous avons ainsi isolé parmi les Intellectuels ceux qui se sont manifestés publiquement, par " la plume et le livre"' et qui dans tout pays représentent une minorité. Néanmoins, cette minorité dans le cas présent, est représentative à plusieurs titres de l'ensemble du groupe intellectuel tel que nous l'avons défini. Par ses œuvres, elle exprime non seulement les aspirations profondes de l'Algérie pendant cette période, mais encore les contradictions mêmes qui règnent dans le groupe intellectuel, Les romanciers et poètes expriment ainsi les différents mouvements et courants qui parcourent le groupe. Certes,, ils n'en sont pas l'expression totale, car, tout au moins pour certains d'entre eux, ils ont choisi l'inquiétude ce qui n'est pas le cas général. Celle‑ci transparaît dans leur oeuvre et les pousse à écrire.
Le déracinement vécu, la situation de colonisé, la réflexion et les débats soulevés, quant à l'avenir de leur pays, les mettent en situation d'attente, attente d'un autre temps qui mettrait fin à un système économique, social, politique et culturel. Aussi bien, le jugement que l'intellectuel porte sur cette période de l'histoire est il un jugement sur lui-même C'est du moins ce qui transparaît à travers les discussions, avec des étudiants Algériens. Les thèmes développés par chacun sont assez identiques : "l'intellectuel a été le premier à appréhender la réalité sociale de son pays". "C'est l'élément avancé dans sa société". Il a contribué à forger la conscience nationale".
Tous s'accordent ainsi à lui reconnaître une place dans sa société et le rôle qu'il a joué dans la phase de préparation à l'insurrection. Chaque intellectuel en a témoigné à sa manière et en s'exprimant dans des oeuvres littéraires ou poétiques pour certains, ils ont parlé de leur propre exil. "Quoiqu'il fasse, l'homme est exilé" dit J. AMROUCHE, "l'un des privilèges du poète est de sentir la douleur de l’exil plus intensément que tout autre».[5]
Il s'agit donc à présent de rechercher comment l'engagement que l’intellectuel souhaite lui donnera une nouvelle dimension.
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