Les deux caractères s'expliquent par le situation de l'Ecole en pays colonisé qui sélectionne les élus par un mécanisme qui joue simultanément sur le plan du recrutement social et de la, formation intellectuelle. Le résultat est alors l'apparition (d’un type d'homme particulier qui, lorsqu'il part en France poursuivre ses études, se caractérise par l'adoption parfois totale de nouvelles valeurs, d'un nouveau type de vie et qui parfois ne sait plus parler, ou en tout cas très mal la langue de son enfance. Il est persuadé d'avoir pénétré l'autre société puisqu'il a connu la voie royale des études et qu'il est à présent cultivé. Ce type d'homme, sur le plan politique, fournira certains militants de mouvements assimilationnistes. L'on peut alors tenter de dégager les traits fondamentaux qui se dégagent à travers l'aventure intellectuelle de l'école.
2) Les traits fondamentaux
Les deux variables déterminantes de minoritaires et de privilégiés peuvent alors nous servir de guide dans cette recherche.
a) haute conscience de l'effort fourni pour aboutir au résultat recherché
b) importance du diplôme comme moyen indispensable de valorisation aux
yeux de la société coloniale.
c) résultat attribué aux seuls dons personnels.
d) conscience d'avoir arraché une distinction et d'avoir atteint le domaine
réservé de la culture.
e) les 4 éléments précédents déterminent ainsi une prise de conscience de la situation conflictuelle dans laquelle s'est déroulée et se poursuit cette aventure.
f) une coupure s'amorce alors entre le milieu d'origine et la vie de l'intellectuel.
Les thèmes se développent autour de 1a critique du mode de vie, des traditions des attitudes de sa propre société.
g) l'intellectuel vit vraiment la situation du travailleur émigré qui, après un séjour de 15 ans en France revient dans son pays. L'aventure que connaît l'intellectuel est identique; après
l'avoir vécue sur le plan de la pensée, il la ressent dans son expérience quotidienne. Il n'est pas occidentalisé mais il n'est déjà plus chez lui, il ne participe plus de la société dont il est
issu.
h) il sait pourtant très bien que l’autre société le refuse. A la faculté, les amitiés hors du groupe étudiant algérien sont rares et la raison n’a rien à voir avec la timidité ou le besoin de
s’isoler, elle est le reflet pur et simple d’une réalité précise qui est la situation de deux sociétés en état de conflit latent.
i) tous ces éléments déterminent une attitude de défense personnelle du groupe dont le repli sur soi est la principale. Le médecin soigne selon les principes de tous les autres médecins en
faisant payer le prix normal, c’est-à-dire élevé pour un fellah ; l’avocat poursuit de bonnes causes, le notaire de bonnes affaires.
j) un groupe particulier se dessine, celui des instituteurs qui, d’une part, sont directement nommés en province et, d’autre part, ont des moyens limités. Ils ont véritablement charge d’âmes par
les enfants qu’ils éduquent et par le village qui les entoure d’autant de son affection qu’ils sont eux-mêmes algériens. « Cette terre aime et paie en secret. Elle reconnaît tout de suite
les siens … » nous dit Mouloud FERAOUN (1). Les instituteurs n’ont donc pas le loisir de vivre l’aventure des intellectuels, ils vivent autre chose qui les sort du débat inutile de la
coupure plus ou moins voulue avec le milieu dont ils sont issus.
...... Mais déjà, l’on peut s’apercevoir que la suite des contradictions tout au long du cycle de formation a fait naître
un sentiment d’étrangeté dans sa société et ce sentiment n’est pas accepté comme tel par l’intellectuel colonisé. Il y a là, en effet, quelque chose de paradoxal qu’un être qui n’est jamais sorti
de son pays (pour certains) aboutisse à un stade qui le place en porte à faux par rapport à sa société.
Cette dernière est fière de lui, ne le rejette en aucune façon, l’admire même, mais lui n’est plus chez lui. Situation étrange à plus d’un titre et qui ne peut trouver sa solution que dans son
propre dépassement. C’est ce que nous tenterons de saisir dans les attitudes des intellectuels face à la société globale coloniale.
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