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par zahir Fares
Les capacités de résistance auxquelles l’on s’attache, sont donc conçues, ici, dans un sens dynamique, c’est-à-dire, comme une faculté d’insertion à l’intérieur d’un grand mouvement dans lequel l’enrichissement s’effectue par l’échange, tout en préservant l’identité et la durée de l’être.
L’une des illustrations les plus frappantes de cette logique de pouvoir fut celle qui a animé la République de Venise et son Doge lors de la quatrième croisade et la prise de Constantinople au XIIIème siècle : le profit et l’honneur de la République, logique du pouvoir, l’on conduit à animer la Croisade sans confondre ses intérêts avec ceux des autres puissances chrétiennes et ainsi créer son empire colonial en terre d’Islam.
Les luttes des hommes qui se déroulent dans et pour le pouvoir, quelque soit le pays, sont comme les manifestations de battements vitaux de cette dynamique de durée. Les idéologies et les motivations apparentes de ces luttes, n’ont d’intérêt pour le pouvoir, pendant longtemps encore, que dans leur rapport à cette dynamique.
Etre avant tout au point de convergence de différentes approches, les contenir toutes sans se confondre avec elles, et « par une main invisible », ne laisser aucune devenir la source exclusive de son inspiration ; n’est-ce pas ce qui fonde, à la fois, la logique, l’essence et la pérennité de tout pouvoir et qui, en définitive, garantit celle du lien social ?
En Algérie, l’histoire montre que le système est conçu pour durer, non par la volonté des hommes mais par un consensus de la société. Il a débuté ainsi : à une Algérie multi-partisane des années 30 et 40, a succédé un système politique que de jeunes révolutionnaires, au sens littéral, ont fondé sur le principe d’une direction politique qui écarte le leadership d’un seul. Depuis, une foule impressionnante d’hommes ont approché le pouvoir et y ont participé. Que, dans le court terme, c’est-à-dire pendant leur passage aux affaires, ils occupent totalement le champ de vision, très vite, lorsqu’on repousse la période d’observation, on s’aperçoit qu’ils ne font qu’assumer (malgré ou bon gré) la même mission. Il en résulte bien, qu’en Algérie, depuis le 1er novembre 1954, sur l’essentiel de sa logique de vie, le pouvoir n’est plus à faire.
Affirmation paradoxale si l’on ne voit que les luttes partisanes des hommes et l’inefficacité relative de l’Etat ; conclusion acceptable lorsqu’on constate que ni la guerre ni les crises n’ont ébranlé le cœur de cette logique.
Ne voir la crise en Algérie que dans sa dette extérieure ou sa faible performance agricole, c’est atrophier la réflexion en la focalisant sur un facteur que l’on érige en cause et passer sous silence les mouvements de longue durée qui, au-delà de la dette posent, par exemple, le problème des nouvelles puissances en Méditerranée.
De même, s’interroger sur les risques de guerre civile c’est occulter l’absence d’affrontements au sein de l’armée qui, à l’exception de deux brefs épisodes, en 1962 et 1967, a su préserver l’unité essentielle qui, en d’autres temps et en d’autres lieux, et dans des conditions moins difficiles, a volé son éclat.
André Gide dans son « Journal de faux – monnayeurs » notait qu’il recherchait : « Ce qui s’inscrit en deçà des évènements ». C’est un mouvement, non apparent, de continuité et d’efforts sans cesse accrus, d’un peuple pour conforter sa vérité personnelle et que les luttes pour le pouvoir et son exercice partisan ont trop souvent obscurcie.
Cette même vérité mille fois répétée et que beaucoup croient dépassée en raison de sa répétition et qui en tirent, paradoxalement, son renouvellement et son harmonie ; telle la phrase musicale du Boléro de Ravel.
Des Hommes, du Temps et de l’Espace :
« Bref, » notait Fernand Braudel dans sa magnifique « Grammaire des civilisations », « la mesure d’après laquelle se jugent et se classent par ordre d’importance, la masse confuse des évènements et la masse non moins confuse des hommes, est bien le temps qu’ils mettent à s’effacer de la scène du monde. Ceux à qui appartient la durée et qui se confondent avec une réalité longuement vécue comptent seuls dans la grande histoire de la civilisation. [1]» L’histoire est comme la vie, elle ne retient rien de ce qui lui est contraire.
La masse confuse des hommes et des évènements en Algérie exprime, comme on le verra, une continuité telle dans l’histoire, qu’elle a marqué, et marque encore, l’environnement naturel et humain de ce pays. Resituer les évènements dans leur durée, peut donner à chacun d’entre eux sa véritable dimension. Ainsi la colonisation et les formes particulières qu’elle prit en Algérie, dépasse le contexte qui lui a donné naissance et s’inscrit alors, comme on le verra, dans un « dialogue » entre deux puissances dans le contrôle de la mer ; « l’obsession » du développement se retrouve, ainsi, dans la longue quête de la puissance économique imposée par la nature et le poids de la démographie et longtemps contrariée.
La recherche, actuelle, de l’Etat de droit, quant à elle, ne peut occulter les origines du nationalisme qui s’en réclamait.
Cette même approche permet de corriger les erreurs de perspective et, ainsi, de comprendre pourquoi des mouvement,s, longtemps présentés comme irréversibles, se sont avérés purement conjoncturels. Ainsi, l’observation immédiate de l’Algérie, en 1963, tendait à privilégier l’autogestion, alors que les forces profondes en mouvement préparaient l’émergence d’un système étatique centralisé.
Espace et durée redonnent sa place à chaque événement et à chaque mouvement politique. Cet événement peut, pendant quelque temps, occuper le devant de la scène mais ne peut-être que difficilement déconnecté du mouvement profond qui pousse les membres d’une société à vivre ensemble selon un certain consensus. C’est l’une des clés de sa durée donc de son impact réel.
Tout au long de cette réflexion, l’on s’est heurté à la difficulté de rendre compte de façon rationnelle des faits et évènements qui dans leurs expressions économiques, sociales et politiques paraissent logiques. Car, dans le cheminement qui conduit à leur émergence, c’est le règne de l’irrationnel ! Souvent les ruptures sont les conditions du maintien d’une logique qu’elles rejettent.
Ainsi, la logique aurait voulu que M. Benbella, en 1962, tire les leçons de la rupture du GPRA[2] devant la rébellion de l’état-major, dirigé par le Colonel Houari Boumediene.
C’est le contraire qui se produisit. La rupture de M. Benbella avec le GPRA a permis ainsi au pouvoir réel, issu de l’appareil de commandement, d’asseoir, pendant deux ans et demi, les bases de son autorité sur une armée qui avait grand besoin d’organisation et d’unité pour affronter les épreuves ultérieures. Ces deux ruptures ont été la condition du maintien de l’unité de commandement posée à l’origine du pouvoir.
De même, le nouveau pouvoir qui en résulta, tout en rompant avec la conduite précédente des affaires a, dans l’ensemble, poursuivi l’approche de construction économique et de l’Etat ; l’improvisation et le romantisme en moins.
Les années ambiguës, c’est-à-dire à l’interprétation et au sens multiples, furent aussi celles de l’élimination de nombreux cadres, des restructurations administratives et économiques et de l’indécision. Dans la société elles furent celles du désarroi. Il en restera le maintien des références du pouvoir et la sauvegarde de la fonction présidentielle par un Haut Comité d’Etat.
Dan le court terme, ce qui émerge ce sont les luttes pour le pouvoir, les luttes entre les groupes, le passage rapide aux et dans les affaires, d’hommes très vite oubliés. En un mot, pour certains observateurs, l’incohérence.
Mais, si l’on inscrit la réflexion dans la durée l’on est frappé de la permanence d’une logique qui dépasse les hommes et leur survit : celle de la construction, toujours en danger, de l’ossature d’un Etat-nation qui se nourrit de l’ambition des hommes, sans laisser cette même ambition accaparer totalement cette finalité.
A l’heure où certaines nations se délitent et que la carte du monde se redéfinit autour de concepts dans lesquels la notion de territoire devient flou, l’on est frappé par la vigueur et la permanence des idéaux et des structures qui ont fondé le pouvoir en Algérie ; leur capacité de résistance se confirme dans la durée.
Temps et espace, comme l’un des moteurs de la vie politique en Algérie seront donc les référent de ces réflexions non partisanes sur le pouvoir pour mieux appréhender : les causes essentielles des crises, les invariants de l’idéologie nationaliste qui façonnent, les logiques du pouvoir, et enfin ses probabilités d’adaptation et par voie de conséquence ses capacités à anticiper. Avancée sans cesse périlleuse car chaque action avoir des effets contraire.
Dans les crises et la diversité il s’agira, alors, de retrouver la cohérence d’une Algérie Une, dont le post nationalisme est le principe moteur et la clé de voûte.
Ce ne sont là, assurément, que trois moments purement méthodologiques, car leur succession s’effectue, insensiblement, avec des reculs et des avancées parfois plus grandes, mais le plus souvent, compensant, tout juste, le recul précédent. Aussi bien, l’analyse politique peut difficilement se satisfaire de distinctions tranchées. Elle se développe, comme une spirale, dont chaque sillon porte en lui le suivant et contient le précédent. Mais seul le mouvement lui donne son volume et son unité.
[1] P.59 Editions Flammarion collection Champs.
[2] Gouvernement provisoire de la république algérienne dont les présidents furent successivement M. Ferhat Abbas et M. Benyoussef Benkhedda.
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