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Mercredi 26 octobre 2005 3 26 /10 /2005 00:00
 
Selon Aristote : « Tout art et toute recherche, comme toute action et tout choix délibéré, passent pour viser à quelque bien ».
I de 6.
Par Z.FARES
 
L’Algérie est vivante, elle a affronté des épreuves très lourdes sur tous les plans.
Aussi faut-il, au préalable, fixer les repères dans cette reflexion sur le principe de vie ou, dans le sens que Montesquieu donnait à ce mot, des vertus qui animent l’Algérie et son système social.
 
Peut-on confondre les erreurs commises par les cadres politiques depuis l'indépendance, et l’impulsion donnée au pays par cette lutte de libération nationale ? C’est ce qui sous-tend, très souvent, les analyses sur la crise actuelle que connaît l’Algérie et dont les manifestations, apparentes, sont économiques, sociales et culturelles et, enfin, politiques.
 Tout le monde s’accorde à dire que la crise est multidimensionnelle. Elle a touché l’ensemble de la société et influencé le comportement de chaque citoyen.
 Devant l’ampleur du phénomène et sa complexité, il serait hasardeux et simpliste, donc manipulateur, de répertorier les causes de façon mécanique. Car, le monde est fait d’interdépendances repoussant, ainsi, et à l’infini, la cause originelle d’une crise.
 
Et puis, la vie politique dans tous les pays, depuis la fin d la bipolarité dans les relations internationales, semble s’éloigner des conflits, dont les causes étaient relativement aisées à connaître : la lutte Est – Ouest ; pour entrer dans l’ère des crises. A peine un pays a-t-il eu le temps d’apporter des solutions à un problème, que naît une nouvelle crise. Des conflits entre les classes sociales débouchant sur l’espoir d’une « nouvelle société », l’on en vient à la société inchangée, dans son contenu, mais qui remodèle régulièrement son visage. Chaque crise fait apparaître des regroupements temporaires dépassant les clivages politiques traditionnels.
 
A quelle catégorie de tensions peut-on rattacher les problèmes des banlieues en Europe, des jeunes sans emplois ou celui des minorités, des sans-abri, des populations survivant avec un revenu déconnecté de toute activité productive ?
 
Toutefois, leur caractéristique principale est de ne pas remettre en cause la société. Il n’y a pas, à proprement parler, de conflit qui trouvera dan la négociation un nouvel équilibre, mais des crises dont les seules solutions consistent à prendre des mesures financières ou autres, pour aider les catégories concernées à vivre leur exclusion !
 
Certains pensent que ces crises répondent à l’atomisation en micro-groupes et surtout aux tensions entre eux.[1] « Hier les grèves Renault ; aujourd’hui la révolte des camionneurs. Hier les monômes d’étudiants, aujourd’hui les batailles rangées entre bandes de banlieues … Hier le maintien de l’ordre face à une délinquance classique, aujourd’hui et surtout demain, le refus de l’invasion par la « Mafia incorporated ».[2]
Une nation, se développe et se transforme à partir de principes fondamentaux qui portent en eux toutes ses potentialités, et à condition qu’elle puisse trouver dans sa pratique, les éléments de vie.  Les modifications, d’apparence, sont la preuve de la vitalité et des multitudes de choix qui ont été faits. Certains sont inutiles, mais la plupart aboutissent à l’émergence et à la continuité de la vie.
L’Algérie, telle qu’en elle-même, est étroitement déterminée par un combat de décolonisation qui a duré sept ans et demi. Cette empreinte, d’une guerre coloniale historique, constitue la trame et le référent essentiel qui permet d’apprécier tant le comportement des hommes que des politiques. A chaque crise qui vient troubler l’équilibre de la société, beaucoup d’analystes tentent, alors, d’imputer les perturbations qui en résultent à l’idéologie qui a inspiré le pouvoir en Algérie.
 
Quand on ne le dit pas, on s’efforce, alors, de distinguer, dans le nationalisme algérien, deux périodes : le temps des certitudes, celui de la guerre de libération ; le temps des interrogations essentielles, celui qui suit l’indépendance.
 
Cette division méthodologique est peu satisfaisante. La pensée dialectique, comme tout ce qui est vivant, ne peut se satisfaire d’un mouvement binaire et les interrogations ne peuvent se limiter à l’indépendance !
 
Le vrai problème réside dans le caractère informel de cette idéologie. Elle est « un langage dans le langage »[3]. En Algérie, on ne la comprend ou en en devine les contours que dans le re-déploiement interne de l’action ou dans l’ensemble des réponses apportées aux crises.
 
Rien de bien particulier à l’Algérie, dans tout cela. C’est bien l’idéologie nationaliste qui a guidé le PCF, en France, dans ses prises de position su la guerre de libération en Algérie. Quelle idéologie a réellement motivé la politique étrangère de l’ex-URSS ? Etait-ce vraiment « l’internationalisme prolétarien » ? En quoi la Russie actuelle s’en distingue-t-elle ? Quel est le facteur qui a uni les partis politiques, en France, dans les négociations sur l’exception culturelle?
 
Cela étant, il est peu d’observateurs objectifs de la vie politique algérienne qui ne reconnaissent l’exemplarité des efforts issus de cette pensée nationaliste, tant pour mener à bien un long combat, que pour construire des institutions et une économie. Mais, les bilans et analyses, qui se distinguent souvent par leur caractère global, tendent, essentiellement, à démontrer, outre l’échec, l’impasse.
 
Il serait cependant plus réaliste de reconnaître qu’en Algérie, il y a des échecs et non un échec. Pour l’instant, si les échecs sont multiples, ils sont loin de constituer un échec global, donc une impasse, car il s’agirait, alors, de la rupture du lien social. Il faut savoir garder raison pour comprendre les causes profondes des difficultés rencontrées.
 
La question n’est pas aussi simple qu’elle le paraît. Et les réponses encore moins. Très souvent, dans certains mouvements politiques, l’on entend dire que les enjeux de la guerre d’indépendance étaient limités. Que ceux de la construction sont autrement plus compliqués.
 
De telles affirmations conduisent à poser les questions de principes suivantes : si ces affirmations étaient fondées, pourquoi le système et les hommes ont eu les plus grandes difficultés à préserver l’élan initial, par la suite ? Pourquoi, aussi, avec plus de moyens, est-il plus difficile de maintenir intact la cohésion essentielle de la nation ?
 
Etait-il vraiment évident que le peuple allait suivre, spontanément, l’insurrection déclenchée le 1er novembre 1954 ? Etait-ce tout aussi aisé de maintenir une unité de combats et de négociations pendant sept ans et demie ? Ce combat n’était donc pas uniquement armé. Il eut été, alors, réducteur.
 
Dans des situations semblables, d’autres mouvements ont dû attendre et accepter bien des compromis sur leur vérité essentielle et, donc, sur leurs revendications. Quarante ans de guerre pour unifier le Vietnam. Près de cinquante ans, en Palestine, pour signer un accord d’autonomie pour des territoires que la communauté internationale reconnaissait, pourtant, comme « occupés ». Trente ans de guerre en Angola, ne peuvent pas faire oublier une lutte centenaire en Irlande. En dansant le « toï-toï », Nelson Mandela exprimait sa joie de voir rendu, aux noirs, un pouvoir qu’ils avaient perdu … il y a trois cent ans.
 
 Le combat mené par les guérilleros algériens est le seul, semble-t-il, qui se soit achevé sur la base des revendications initiales : l’indépendance dans les limites territoriales reconnues par l’ancienne puissance coloniale et sans statut particulier.
 
Ces quelques exemples montrent que le combat pour la libération est tout aussi complexe, dans la vie d’une nation, que les efforts pour la construction. Mais, dans ce dernier cas, les nerfs se détendent, la vigilance s’émousse, l’homme retrouve ses instincts, et recherche dans d’autres idéologies ce qui lui apportera, croit-t-il, le bonheur, oubliant très vite cette même vérité essentielle qui l’a conduit à affirmer son aptitude à l’existence autonome.
 
En quoi l’Algérie s’est-elle crue sortie d’un combat ? Pourquoi ce combat contre ses propres contraintes devait-il brutalement cesser, alors que d’autres peuples continuent de souffrir ? Car, c’est là l’un des principaux messages du nationalisme, le combat n’était pas contre un pays, mais contre un système d’exploitation dont il faut comprendre les causes et dont les effets ne disparaissent pas, miraculeusement, avec les indépendances. Pour mener à bien cet effort, il ne peut être cloisonné et se limiter à l’indépendance juridique formelle : l’anticolonialisme n’est pas une fin en soi.
 
C’est, d’abord, un combat d’un peuple contre lui-même et pour sa survie. Le plus grand combat est toujours contre soi-même, car, c’est celui qui consiste à reconnaître, d’abord, ses propres responsabilités dans le fait d’avoir été colonisé et dans le sous-développement de son pays. Perdre de vue cet objectif, affaiblit le corps social et détourne le pouvoir de sa fonction principale pour se complaire dans le populisme. Si le nationalisme a su redonner ses marques à une société longtemps aliénée, le modèle de société issu des luttes partisanes pour le pouvoir est en revanche l’une des causes permanente de tensions.
 


[1] Alain Minc: le Nouveau Moyen Age, Gallimard
 
[2] Ibid p 176.
[3] Paul Valéry: situation de Baudelaire, Editions Gallimard.
Par z.fares - Publié dans : reflexions - Ecrire un commentaire
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